Vu de notre petite fenêtre hexagonale, on a l’impression qu’il n’y a qu’en France que les lycéens et les étudiants manifestent contre le manque de moyens dédiés à l’enseignement. Sur les chaines d’information et les journaux télévisés on montre en boucle des images de violence et de contestation. On accuse Jean-Luc Mélenchon ou Bally Bagayoko d’en être l’instigateur. Du côté des protestataires, on rejette la responsabilité des mouvements actuels sur l’action d’Emmanuel Macron depuis près d’une décennie et l’inaction du gouvernement depuis plusieurs semaines.
(photo Petit Cœur De)
Je reviens de Madrid. On y voit exactement les mêmes cortèges d’opposition lycéenne et étudiante, avec les mêmes mots d’ordre et les mêmes pancartes. S’y ajoute, là-bas, la crise du logement. La Puerta del Sol est entièrement occupée par des cabanes de fortune où campent de jeunes manifestants qui protestent notamment contre le manque d’appartement accessible et la vie chère. Pourtant, là-bas, Jean-Luc Mélenchon -que personne ne connait- n’y est strictement pour rien. Bally Bagayoko non plus. Pas même Emmanuel Macron.
Manifestation étudiante place Callao à Madrid en octobre 2026 (photo A.-L. Chevallier)
Pancarte d´étudiant à Madrid "Face à la répression, éducation" (photo A.-L. Chevallier)
La Puerta del Sol est entièrement occupée par des jeunes contre la crise du logement (photo A.-L. Chevallier)
Manifestation en Italie en octobre 2026 (photo Marco Bortorello/AFP)
A la télévision espagnole, plus ouverte sur l’Europe qu’en France, on montre des images de révolte de la jeunesse en Italie, à Turin, Rome, Milan, Naples, Bologne, Gènes... Elle y dénonce le coût de la vie et le manque de budgets publics.
Manifestation en Allemagne en octobre 2026 (photo Yoni Kay)
On fait état des blocages d’établissements scolaires en Allemagne, à Berlin et à Hambourg pour protester contre le manque de moyens de l’école publique, la baisse du pouvoir d’achat et le projet de retour du service militaire.
Manifestation au Portugal en octobre 2026 (photo AFP)
On parle des manifestations étudiantes au Portugal, à Lisbonne, Porto, Coimbra, pour un logement décent pour tous et pour des moyens accrus pour le système universitaire.
Manifestation en Grèce en octobre 2026 (photo Danai Davlopoulo/Eurokinissi)
On évoque les rassemblements de la jeunesse en Grèce, à Athènes, contre l’inflation galopante et la hausse du prix des carburants.
Manifestation en Belgique en octobre 2026 (photo Nicolas Tucat/AFP)
On signale la mobilisation des lycéens et des étudiants en Belgique, à Mons, Charleroi, Liège, et Bruxelles contre la hausse des frais d’inscription à l’université et plus largement contre l’austérité.
Manifestation en Albanie en octobre 2026 (photo Hameraldi Agolli/Assoc. Press)
On s’attarde sur les heurts qui opposent la police aux étudiants à Tirana, en Albanie, qui dénoncent la corruption institutionnelle et exigent une amélioration des conditions universitaires.
D’ailleurs, il n’y a de violence que dans les pays où le pouvoir tente de réprimer les revendications par la force, selon le principe bien connu en physique que lorsqu’une action se produit, cela crée une réaction d’une même intensité.
On indique l’existence de mouvements de contestation dans les universités d’Autriche et d’Irlande.
Les militants de la liste des étudiants fêtent la victoire aux élections législatives d'octobre 2026 en Serbie (photo Milos Milanovic/AFP)
De retour à Paris, j’apprends qu’aux élections législatives qui avaient lieu le week-end précédent en Serbie, c’est la liste des étudiants qui a obtenu la majorité absolue, avec 53,2% et 140 sièges, loin devant celle de la coalition d’Aleksandar Vučic, sorte de Bruno Retailleau local, à la fois pro-européen et ultra-conservateur, au pouvoir depuis 10 ans, qui n’a obtenu que 39,8% des voix et 105 sièges.
Je suis impressionné par cette jeunesse que je retrouve et qui m’embrase.
Je me souviens des manifestations lycéennes auxquelles j’ai participé dans les années 1970, dans le sillage de Michel Field, alors gourou de l’extrême-gauche joviale et bon-enfant (cf. Je connais du monde à la télé 👉 ). Je me remémore les débuts du punk en 1976 & 1977 avec son anticonformisme enthousiasmant. Bien que très élitiste au début, le mouvement avait immergé toute la société et, dans les années 1980, ses adeptes avaient conquis le monde de la musique, de l’art, de la littérature, des médias, des discothèques et même des entreprises.
Techno (photo Michela Cuccagna)
Et puis, au début des années 1990, plus rien. Aucune relève en matière de contestation collective de la part d’une nouvelle génération tournée vers l’individualisme et le bien-être personnel, à l’image de la techno qu’elle promouvait et qui est une musique enveloppante mais peu rebelle.
Sans contradiction de la part de la jeunesse, la société s’est petit à petit convertie à l’hygiénisme et à la technologie à outrance. On a assisté à une lente accumulation de nouvelles règles, de nouvelles normes, de nouvelles limites alors que, dans un même temps, l’état se désengageait, dans la plupart des pays développés, de l’économie et de sa fonction naturelle de régulation des inégalités. Les services publics qui faisaient la force et le prestige des pays européens se sont effondrés à peu près partout.
Part des emplois susceptibles de disparaitre avec l'Intelligence artificielle par pays (source: clubpatrimoine.com 👉)
Avec l’optimisation de la productivité grâce notamment aux nouvelles technologies, le chômage s’est accentué, marginalisant les personnes pas ou peu diplômées. Le développement de l’intelligence artificielle devrait encore agrandir le cercle des laissés pour compte de façon vertigineuse, finissant d’instituer un monde à deux vitesses : celui des ultra-riches (cf. C’est quoi un riche? 👉 ) et celui de tous les autres.
Un petit plaisir de plus en plus inaccessible (photo Mixte Magazine/extrait du film "The materialists")
Or, pendant longtemps, pour la classe des moins favorisés qui ne cesse de croitre, il restait les petits plaisirs de la vie : aller au bistrot, fumer une clope, se faire un bon gueuleton, partir en vacances... A la campagne, il n’y a plus de troquet, et dans les villes ils sont à un prix exorbitant. Fumer commence à être interdit partout, y compris sur les plages, et le prix des cigarettes est devenu dissuasif. Pour un petit budget, aller au restaurant est exclu et même l’achat d’ingrédients de qualité pour faire la cuisine est devenu problématique. Quant aux vacances, avec la hausse du prix de l’essence, ou celle du train ou de l’avion...
Acheter de bons produits pour faire la cuisine est devenu trop cher (illustration Facebook)
Je ne parle même pas des dépenses de loisirs comme le cinéma, le théâtre, les concerts, où seul un public de vieux a les moyens de venir. Même draguer est devenu compliqué puisque les lieux de rencontre se raréfient. Et en plus, une main aux fesses ou un simple baiser non désirés sont devenus des « violences sexuelles ». On a même inventé, en France, une loi pour réprimer les jeunes qui se donnent rendez-vous en plein air, à la campagne, dans des lieux isolés, pour écouter de la musique et danser.
Partir en vacances est devenu trop cher (illustration Facebook)
De tout temps, il a été normal que la jeunesse conteste l’ordre établi par leurs parents. C’est leur seule façon de construire leur monde, qui correspondra à leurs aspirations. C’est ce que nous avons fait, punks et néo-punks et il en est résulté la décennie festive et attachante des années 1980.
Manifestation à Paris en octobre 2026 (photo Petit Cœur De)
Aujourd’hui, l’urgence est d’arrêter de désespérer la jeunesse. Les mots d’ordre diffèrent d’un pays à un autre mais tournent autour d’une huitaine de thèmes auxquels tous les européens de moins de vingt ans peuvent souscrire (pouvoir d’achat, dégradation des conditions d’enseignement, corruption ou faction de dirigeants ou de groupes de personnes, crise du logement, menace de retour du service militaire, austérité, délitement des services publics, réchauffement climatique...) et seuls trois sont choisis en fonction des priorités de là où on se trouve.
Pour ma part, il est clair, je n’aimerais pas avoir vingt ans aujourd’hui, dans un monde aux règles infantilisantes, décidées par des vieux, pour des vieux. La société actuelle est anxiogène et ne propose plus de perspective heureuse aux lycéens et aux étudiants.
Manifestation à Paris en octobre 2026 (photo Petit Cœur De)
Mais, justement, les jeunes ne sont plus des enfants. Ils le sont beaucoup moins que leurs parents. Au-delà de leurs mots d’ordre conjoncturels, ils se révoltent contre le fait que les générations précédentes ont laissé une poignée de vieux multimilliardaires, qui n’ont de respect que pour eux-mêmes, diriger le monde et y organiser la pénurie à leur profit.
Les jeunes ont toujours raison, et ce, pour une raison basique : ils seront encore là quand les vieux auront disparu.
(photo Filip Zer)