J’ai grandi avec la télévision. Lorsque je suis né, Internet n’existait pas et on était très loin d’imaginer qu’une pareille bizarrerie puisse apparaitre un jour. Au début des années 1960, il n’y avait qu’une seule chaine, en noir et blanc, dont les programmes démarraient vers 18h en semaine et se terminaient à minuit.
Le samedi, les rares détenteurs d’un poste de télévision, -car c’était encore un luxe- étaient gratifiés d’une après-midi de variétés et le dimanche, ils pouvaient suivre la messe le matin et regarder le sport après les informations de mi-journée. Les écoliers et les lycéens avaient quartier libre le jeudi, jour des jeux, et non le mercredi comme aujourd’hui. C’est pourquoi la télévision proposait aussi des dessins animés, pour la plupart, extrêmement ennuyeux, le jeudi après-midi.
Une deuxième chaine est apparue en 1964, avec à peu près les mêmes horaires, mais sur laquelle il était possible de recevoir des images en couleur à partir de 1967 -à la condition, bien sûr, d’avoir acheté un poste adéquat-. On pouvait notamment y suivre deux séries britanniques dont l’inventivité a rarement été égalée par la suite : « Le prisonnier » qui amenait le téléspectateur dans un univers surréaliste et lourd de sens philosophique et « Chapeau melon et bottes de cuir », plein d’humour et de références à l’éducation anglaise. Les vedettes du petit écran, à l’image des héros de ces deux fictions étaient lointains et inaccessibles. Les présentateurs et journalistes, beaucoup moins nombreux qu’aujourd’hui restaient, quant à eux, assez discrets dans leur sphère privée, ce qui contribuait à garder une certaine distance avec leurs téléspectateurs et à leur conférer une expertise entourée de mystère.
D’ailleurs, le seul fait de « connaitre du monde à la télé » conférait à celui qui possédait cet atout, un privilège qui le rangeait du côté des puissants, quel que soit le milieu dans lequel il évoluait, tout comme s’il était ami avec le premier ministre ou le préfet de police, mais en plus artistique.
Lentement les choses ont commencé à évoluer avec l’apparition de la troisième chaine en 1972. La télévision s’est graduellement un peu éloignée du pouvoir politique : jusque-là, il n’était pas rare que le ministre de l’information, c’est-à-dire le porte-parole du gouvernement, fasse office de rédacteur-en-chef des journaux télévisés.
Alain Peyrefitte, ministre de l´information de 1962 à 1966 et superviseur du journal télévisé
Les plages horaires de programmes se sont allongées, avec même des films proposés le lundi après-midi pour les commerçants dont c’était le jour de repos. Il y a eu plus de jeux ou d’émissions de variétés, souvent avec du public, pour que les images télédiffusées représentent plus fidèlement la population française. Et le nombre d’intervenants soit invités, soit permanents, a considérablement augmenté.
L´entrée principale du lycée Claude Bernard
J’étais à l’époque au lycée Claude Bernard, établissement non-mixte réservé aux garçons, à la limite du seizième arrondissement et de Boulogne-Billancourt, en face du Parc des Princes. Dès que les premiers beaux jours apparaissaient, un « grand » de première puis de terminale à l’accent méridional passait dans tous les couloirs avec un mégaphone pour appeler à la grève. Il avait un vrai talent d’orateur car il arrivait, en une matinée, à ce que le lycée s’arrête. Nous faisions alors une manifestation en direction du Lycée La Fontaine, établissement exclusivement féminin, à deux pâtés de maison. Ce petit leader s’appelait Michel et il était relayé, dans ma classe par Jean-François, au grand dam de mon ami Pierre-Mathieu avec qui j’ai suivi les cours, côte-à-côte de la sixième à la terminale, et qui se rangeait résolument en faveur du gouvernement. Nous étions tous très politisés à l’époque.
Quelques mois plus tard -ce fut la première personne que je connaissais physiquement à rentrer dans le petit écran- je voyais Michel Field, puisque c’est de lui qu’il s’agit, débattre avec le ministre de l’Education Nationale de l‘époque, Joseph Fontanet, qu’il a d’ailleurs traité, dans le feu des débats, de « charlot ». Il n’avait peut-être pas tout-à-fait tort puisque Joseph Fontanet, après avoir été viré du gouvernement, a été exécuté en pleine rue en 1980 dans des circonstances troubles et toujours non élucidées, après avoir tenté de lancer un journal « J’informe » qui se voulait le concurrent frontal du « Monde » mais qui s’est lamentablement effondré notamment parce qu’il était truffé de fautes d’orthographe et d’informations fantaisistes.
Après mes études d’ingénieur, plutôt moroses, j’ai décidé de rattraper le temps perdu. J’ai commencé à faire la fête, à m’incruster dans les vernissages et les soirées privées, à fréquenter les boites de nuit chics, avant d’organiser des concerts et de créer mes propres établissements de débauche. J’ai croisé, au cours de ces magnifiques années, de multiples noceurs passant comme moi de fêtes en fêtes, à la recherche d’alcool, d’hilarité perpétuelle et d’aventures galantes. J’ai croisé les « En avant comme avant », avec mes amis Titus et Blaise, mais aussi ABS qui passait son temps à faire de la provocation néo-nazie et avec qui je ne m’entendais guère. J’ai rencontré de nombreux pirates de la nuit avec qui j’ai formé un groupe informel de personnes capables de forcer l’entrée de n’importe quelle festivité. Nous étions d’une efficacité redoutable. J’ai connu des artistes déjantés et underground comme, par exemple, le comédien Christophe Salengro, futur président de Groland, sur Canal +, qui cherchait à l’époque à organiser des concerts de groupes français. J’ai également fréquenté Laurent Sinclair, le compositeur et claviériste de Taxi Girl ou Mowgly Spex qu’on voit cracher du feu dans le premier clip des Rita Mitsouko, « Marcia Baila » et qui m’a présenté par la suite Fred Chichin avec qui j’ai eu des relations espacées mais toujours amicales.
Titus
Christophe Salengro
Laurent Sinclair
Fred Chichin
Les Bains-Douches au début des années 1980 (photo Foc Kan)
Mais c’est aux Bains-Douches, en 1980 et 1981, que j’ai croisé le plus de personnes appelées à rentrer dans le petit écran par la suite. J’y ai discuté avec Hector Obalk ; j’ai refait le monde avec Jean-François Bizot, le directeur de magazine Actuel qui y puisait de temps en temps son inspiration ; j’y ai fait la connaissance d’Alain Pacadis, tous trois étant invités à l’émission littéraire de Bernard Pivot. J’y ai expliqué à Jean-Pierre Dionnet mon parcours universitaire avant de commencer à organiser des concerts, ce qui l’a rendu assez dubitatif. Quelques mois plus tard, avec Philippe Manœuvre, il lançait « Sex machine » sur France 2 qui allait durer de 1983 à 1986. Et puis j’y ai rencontré une multitude de chanteurs, de musiciens, d’acteurs déjà célèbres ou en passe de le devenir et qui sont passés moult fois à la télévision : Bernadette Lafon et ses filles, Coluche, Tristan, Graziella de Michele, Jacno, Philippe Krootchey, Edwige Belmore, moitié du duo Mathématiques Modernes, Vincent Ferniot (futur présentateur sur France 3) et son groupe Les Civils, Victor Leed, Alain Chanfort...
Alain Pacadis
Jean-François Bizot
Jean-Pierre Dionnet
Hector Obalk
Bernadette Laffont
Graziella de Michele
Edwige Belmore
Pauline Laffont
Jacno
Vincent Ferniot
Tristan
Victor Leed
Avec l’arrivée de François Mitterrand à l’Elysée en 1981, on a assisté à la libéralisation de la télévision, au début de la multiplication des chaines, à la prolifération des talk shows, et au rallongement des programmes dont certains se sont déroulés même la nuit. C’était un appel d’air extraordinaire pour tous les pseudo-experts avides de notoriété. De mon côté, je suis devenu un petit notable avec la création des 120 Nuits. On me reconnaissait dans la rue. Alors que je dinais dans un restaurant à Montparnasse, quelqu’un qui y travaillait m’a salué et a discuté longuement avec moi sans que je sache réellement qui il était. Il s’agissait de Philippe Vandel qui travaillera plus tard à Canal +, puis France 5, France 2, D8, après être passé par Radio Nova, créée par Jean-François Bizot. J’ai croisé également Antoine de Caunes et Jacky qui avaient animé des émissions de rock comme Chorus sur Antenne 2.
Philippe Vandel
Antoine de Caunes
Jacky Jacubovicz
Mais, à l’exception des Bains-Douches puis du Palace où Thierry Ardisson a tourné ses émissions, les discothèques n’étaient pas encore à la mode dans les médias français et seules les télévisions étrangères, anglaise, chinoise et japonaise sont venues nous filmer à La Régence, la soirée que Cyrille Gordigiani et moi organisions tous les vendredis et samedis à l’Opéra-Night. Notre notoriété était néanmoins suffisante pour que nous soyons bienvenus dans toutes les soirées chics, comme celle de la fermeture de TV6 où j’ai sablé le champagne avec toutes les vedettes de la chaine, notamment Childeric Muller.
Childéric Muller
Ariel Wizman
Pauline Lefevre
A la fin des années 1980, Ariel Wizman qui faisait partie de mon groupe informel d’amis capables d’entrer dans n’importe quelle fête a intégré, lui aussi, Radio Nova, avant de migrer vers Canal + où il est resté animateur et journaliste pendant quinze ans, à côté notamment, du fantasme ambulant qu’est Pauline Lefevre que j’ai eu le suave plaisir de voir en face de moi dans le métro, le temps d’un trajet, sans que j’ose échanger le moindre mot avec elle.
Pendant ce temps-là, après être retombé dans un certain anonymat, Michel Field est revenu à la télévision, d’abord comme chroniqueur dans « Ciel mon mardi ! » sur TF1 en 1989, puis il a navigué entre France 2, Canal+, de nouveau TF1, France 3, Paris Première, LCI, la chaine Histoire avant de devenir le directeur de l’information de France Télévision, puis l’un des créateurs de France 4. Les gens changent...
Pierre-Mathieu Duhamel
Mon ami du lycée, Pierre-Mathieu, Duhamel de son nom, a fait l’ENA, puis est devenu successivement directeur général des douanes, éphémère maire de Boulogne-Billancourt, directeur adjoint du cabinet du 1er ministre, directeur du budget et ambassadeur de France à Oslo. Bien que cherchant plutôt la discrétion, on l’a vu de temps en temps à la télévision.
ABS a repris son vrai nom, Alain Soral, et a travaillé pour Thierry Ardisson qui partageait certaines de ses saillies fascisantes et qui l’a invité à plusieurs reprises dans ses émissions, à chaque fois notamment qu’il devait faire la promotion de l’un de ses livres. Entre les chanteurs, les comédiens, les journalistes, les animateurs, les chroniqueurs, les invités des talk shows, je pouvais dénombrer parfois une quinzaine de personnes en une semaine, que j’avais connues avant qu’elles ne soient happées par le petit écran.
Parfois, c’est l’inverse qui se passe, comme avec Pauline Lefevre : ce sont les personnes de la télévision qui sortent du petit écran pour venir me voir. Ça a été le cas de Thierry Ardisson, que j’ai fait payer à l’entrée de la Régence car il n’avait jamais parlé de nous dans ses émissions -il n’avait même eu de cesse de promouvoir nos concurrents- et parce que je le trouvais suspect humainement et politiquement. A la Régence toujours, plusieurs stars sont sorties du petit écran pour nous dire bonjour : Annie Lennox et Dave Stewart, le duo d’Eurythmics, Sade, Boy George, Jean-Paul Gaultier...
Eurythmics
Sade
Boy George
Puis il y a des rencontre plus sensuelles et inattendues : la star du porno Marylin Jess qui m’a gratifié d’un strip-tease imprévu dans un peep-show ou une autre porno-star, Tania Larivière, avec qui j’ai eu une petite et délicieuse idylle.
La délicieuse Marilyn Jess
La sublime Tania Larivière
Je ne peux pas dire que la télévision m’ait toujours ignoré. A plusieurs reprises j’ai été filmé à mon insu dans une émission qui passait le matin sur M6 sur les fêtes de la veille. Ça ne m’enthousiasmait guère car, à l’époque, j’avais des responsabilités dans le monde diurne et je craignais que cela soit susceptible de nuire à mon image... On m’a vu aussi dans une émission médicale après que j’aie subi un triple pontage, vanter les mérites de la technique qui avait été employée. Mais je ne pense pas avoir laissé un souvenir impérissable aux téléspectateurs.
L´une des fêtes auxquelles j´assistais au début des années 2000 (photo Foc Kan)
Mon sort est plutôt de voir des gens que je connais, plus ou moins proches, harponnés par la notoriété télévisuelle et de rester, pour ma part, plutôt dans l’ombre.
Jean-François Barnaba
Avec l’âge, ça s’est calmé : la télévision est globalement le royaume du « jeunisme ». Je pensais que plus personne de mes connaissances ne franchirait la barrière médiatique du petit écran. Et puis, lors des manifestations des gilets jaunes, j’ai retrouvé sur les chaines d’information mon copain de lycée Jean-François Barnaba qui en était l’un des leaders. Aux dernières nouvelles, il a rejoint Les Patriotes de Florian Philippot. Comme Michel Field, les gens changent.