Les Femen, représentatives de l'âme slave (photo Denis Sinyakov)
Imaginez une personne qui se fixe un but dans la vie et qui le poursuit inlassablement, inexorablement, quels que soient les événements contraires qui puissent arriver, au mépris du danger ou de son bien-être... C’est un slave.
En aucun cas le but qu’il se donne ne peut être de faire fortune : l’argent est un moyen mais pas une fin en soi. Ça ne peut pas être non plus de rester en vie : mourir est un risque et continuer à vivre n’est pas un objectif. En revanche, faire la fête peut être un but. Il s’agit alors de boire le plus souvent possible jusqu’à atteindre ses limites, à ne plus pouvoir tenir debout. Devenir un ouvrier de légende peut également être un objectif. C’est ce qu’a fait Alekseï Stakhanov, mineur dans le Donbass du temps de l’URSS qui a réussi à extraire, en 1935, 102 tonnes de charbon en six heures, alors que la norme était de 7 tonnes. Défendre des idées coûte que coûte, c’est également une mission dont un slave peut se sentir investi. C’est ce qu’a fait Alexeï Navalny, opposant à Vladimir Poutine qui après avoir été évacué à Berlin pour y être soigné à la suite d’une tentative d’empoisonnement, a malgré tout décidé de rentrer en Russie pour y poursuivre son combat tout en sachant qu’il allait y rencontrer une mort certaine. Ce sont aussi les Pussy Riot, groupe punk féminin, qui n'ont jamais cessé de provoquer le pouvoir et les dignitaires religieux, quitte à subir un pénible embastillement par la suite.
Alekseï Stakhanov (photo Violetta Stakhanova)
L'une des Pussy Riot (photo Natalia Kolesnikova/AFP)
Alexeï Navalny (photo Shamil Zhumatov/Reuters)
Il y a quelque chose de mystique dans le sens que les slaves donnent à leur vie. Ils se sentent investis d’une mission qui les dépasse. C’est à la fois du fatalisme et de l’abnégation, amplifiés par la ferveur orthodoxe.
La dormition de la Vierge, d'après Pietro da Rimini
Il est bon de rappeler que l’orthodoxie est, dans les grandes lignes, rigoureusement identique au catholicisme, à l’exception de l’Assomption qui est remplacée par la Dormition, en considérant qu’à sa mort, la Vierge Marie s’est endormie paisiblement et n’est pas montée au ciel comme une fusée. Et seuls quelques rites diffèrent : le carême avant Pâques est régi par des règles plus rigoureuses, et l’Avent catholique est remplacé par un deuxième carême tout aussi strict que celui précédent Pâques. Il est notamment interdit de manger le moindre morceau de viande ou de poisson avant minuit le 24 décembre. Autre différence notable : les popes ne sont pas obligés de faire vœu de célibat et encore moins de chasteté et d’une façon générale, le sexe est vu de façon très bienveillante. Et surtout, l’autorité du Pape n’est pas reconnue et chaque nation orthodoxe désigne son propre patriarche.
Cette identification à une communauté territoriale fait profondément partie de l’âme slave, où l’on se fédère d’abord autour de la famille, puis de la communauté d’intérêt, puis de la ville ou de la région, puis du pays. Le patriotisme est donc très présent. Et tous les moyens sont bons pour faire prospérer la tribu à laquelle on appartient, ce qui, vu de l’extérieur, peut s’apparenter parfois à la mise en place de systèmes mafieux. Pour les slaves, cela fait partie des missions dont chacun est dépositaire.
Une jolie slave qui drague (illustration Facebook)
Une autre particularité de la culture slave, dont je suis incapable de dire si c’est le résultat de décennies de communisme -où les deux sexes étaient sur un plan d’égalité- ou si c’est une caractéristique qui lui est antérieure, ce sont les femmes qui draguent et pas les hommes, trop occupés à boire des coups notamment pour ceux qui se sont fixés comme but de faire la fête. Le but recherché est, dans la mesure du possible, de fonder un foyer avec un mari qui assure les conditions matérielles du ménage. La conception de la famille est, globalement, plutôt traditionnaliste même si, comme partout dans le monde, elle évolue petit à petit.
Enfin, comme toujours, le langage est structurant pour la pensée. Les langues slaves sont, bien sûr différentes, mais tant sur le vocabulaire, les sonorités et la grammaire, elles comportent de nombreuses similitudes. Et elles s’écrivent en cyrillique, même si l’alphabet utilisé diffère d’un pays à l’autre.
Image extraite du film "Guerre et Paix" de Sergueï Bondartchouk
Léon Tolstoï décrit à la perfection l’âme slave dans "Guerre et Paix" où les gens tour à tour ivrognes, amants éperdus, spectateurs impuissants et héros magnifiques suivent une destinée dont on ne sait s’ils l’ont choisie ou si elle s’est imposée à eux. Il y a du déterminisme mêlé de volonté individuelle à la recherche d’un idéal insaisissable. Dans "L’idiot", Fiodor Dostoïevski construit son roman autour du personnage du prince Mychkine dont le but dans la vie est d’avoir en toutes circonstances le langage de la vérité, -en tout cas la sienne-, dans des élans parfois christiques. On trouve aussi un certain jusqu’au-boutisme au quotidien dans les nouvelles d’Anton Tchekhov.
Bien évidemment, le portrait que je dresse est subjectif et sûrement un peu caricatural, mais il s’appuie sur l’observation des personnes slaves que j’ai été amené à rencontrer. Et je suis prêt à la contradiction sur tout ce que j’ai écrit.
Pour moi, l’âme slave se caractérise par un l’amour de l’excès, le respect du clan et de la patrie, encouragés par le fatalisme et le mysticisme orthodoxes, avec un véhicule commun : l’alphabet cyrillique. Et chez les slaves, à vouloir toujours aller aux limites des choses, il peut y avoir de la brutalité et même de la violence.
Un groupe de jeunes filles danse dans la rue lors d'une fête d'été à Minsk en Biélorussie (photo Ogonekipit)
Sur cette base, les peuples slaves se concentrent essentiellement en Russie, en Biélorussie, en Ukraine, en Bulgarie et en Serbie, élément central de l’ex-Yougoslavie dont la signification était "Slavie du Sud".
La Pologne en orange par rapport aux anciennes frontières de la Prusse, de la Russie et de l'Empire Austro-hongrois (source Wikipedia)
En revanche, même si les métissages y ont été nombreux au sein de la population, je ne classerais pas la Pologne parmi les pays slaves, d’abord parce qu’on y est très majoritairement catholique, que la langue, bien que proche de l’ukrainien et du biélorusse, reste plus éloignée du russe, et qu’elle s’écrit en caractères latins. Et surtout parce qu’historiquement, elle correspond en grande partie à la Prusse.
Prague en Tchéquie (photo Instagram)
De même la Roumanie et la Moldavie où on parle roumain restent plutôt dans l’univers latin, même si l’influence slave y est indéniable. Quant à la Tchéquie, sous contrôle des Habsbourg ou de l’empire Austro-hongrois pendant plusieurs siècles, l’influence slave y est franchement lointaine.
Bucarest en Roumanie (photo EVG)
Faisons un saut en arrière, au moment de la chute du Mur de Berlin en 1989, l’URSS est exsangue, ruinée par sa guerre en Afghanistan et minée par les velléités d’indépendance du Kazakhstan et de toutes les républiques avoisinantes. Mikhaïl Gorbatchev dirigeant réformateur qui est arrivé au pouvoir quelques années plus tôt propose aux principaux dirigeants européens que sont François Mitterrand en France, Margaret Thatcher au Royaume Uni et Helmut Kohl en Allemagne de construire la « Maison Commune Européenne », jetant ainsi les bases d’un projet de coopération économique et culturelle entre les pays d’Europe de l’Ouest et d’Europe de l’Est.
François Mitterrand et Mikhail Gorbatchev en 1989 (photo Daniel Janin/AFP)
Du côté de Margaret Thatcher, anticommuniste obsessionnelle, la réponse est totalement négative. Helmut Kohl est beaucoup plus ouvert mais refuse, dans le cadre proposé par les russes de prendre ses distances avec l’OTAN. Quant à François Mitterrand, il écarte in fine la mise en place de ce projet, à la fois parce qu’il se sent trop isolé au niveau européen et surtout parce qu’il veut en assumer le leadership. C’est une querelle d’ego !
C’est surtout une opportunité historique ratée, car une alliance aurait été conclue à cette époque, cela aurait permis une synergie économique exceptionnelle, permettant de rivaliser avec la Chine d’aujourd’hui et de se passer de notre encombrant allié américain, déjà fort peu fiable. Bien sûr, tout n’aurait pas été simple notamment parce qu’il aurait fallu discuter de tout dans les moindres détails avec des jusqu’au-boutistes slaves.
Boris Eltsine, très affaibli après un AVC en 1997 (photo Ivan Skretarev)
L’URSS s’effondre et se disloque, entrainant ses habitants dans une misère noire qui leur fait regretter pour une partie, même plus de trente ans après « l’époque bénie du communisme ». L’Ukraine et la Biélorussie deviennent indépendants. Dans tous ces pays, face à l’écroulement du système communiste, les seules organisations suffisamment structurées pour prendre le relai de la gestion de l’état sont les services secrets et les mafias. La corruption et la criminalité montent en flèche. Boris Eltsine, marionnette à la solde des américains entretient, de fait, le chaos.
Vladimir Poutine lui succède, avec la bénédiction des occidentaux. Il arrive à acquérir une certaine popularité en rétablissant progressivement le paiement des retraites et en ramenant la criminalité au niveau de celui des Etats-Unis, c’est-à-dire, tout-de-même, quatre fois plus élevé que le nôtre, en France. En revanche, la corruption s’estompe à peine.
Manifestation lors de la "Révolution orange" (photo Sergeï Chuzavkov)
Dans un même temps, l’Ukraine connait une évolution décousue, d’abord parce que c’est un pays bilingue où une forte minorité parle russe et ne comprend pas l’ukrainien, car le socle commun de ces deux langues ne concerne que 60% du vocabulaire, avec un niveau de différences identique à l’espagnol comparé à l’italien.
Ensuite, dans un contexte économique épouvantable, la corruption explose, exacerbant les réseaux mafieux et les divisions au sein de la population dont une partie plutôt à l’ouest souhaite un rapprochement avec l’Union européenne et l’autre partie, à l’est, une encore plus grande coopération avec la Russie.
J’ai le souvenir, que l’un de mes amis français résidant aux Etats-Unis était allé en Ukraine avec sa petite amie de l’époque, américaine d’origine chinoise, et qu’il avait été racketté par deux authentiques policiers ukrainiens qui avaient violemment défoncé la porte de leur chambre d’hôtel et lui avait soutiré 1000 euros pour ne pas les embastiller, au motif que lui, habitant aux Etats-Unis avait présenté un passeport français et qu’elle, asiatique, avait présenté un passeport américain, et que ça ne pouvait être que des faux...
Viktor Iouchtchenko (photo David Mdzinarishvili/Reuters)
C’est dans ce climat de brutalité généralisée qu’a lieu la révolution orange et l’élection d’un président de l’Ukraine pro-européen, Viktor Iouchtchenko. Un autre Viktor, Ianoukovytch, lui succède, élu en 2010. Lui, est pro-russe. Mais il est renversé avec le soutien très actif des Etats-Unis, ce qui exacerbe les tensions entre pro-européens et pro-russes. La Crimée fait sécession en 2014 avec le concours très intrusif de la Russie.
Viktor Ianoukovitch (photo AFP)
Comme une carte vaut mieux qu'un long discours, voici le résultat du premier tour des élections présidentielles de 2004 en Ukraine opposant les deux Viktor, Iouchtchenko pro-européen (en orange) et Ianoukovitch pro-russe (en bleu)
La même année, Petro Porochenko, un proche de Iouchtchenko devenu ministre de Ianoukovytch devient président de la république à l’issue d’une élection anticipée, mais sa popularité chute très rapidement du fait de la politique d’austérité qu’il met en œuvre et des multiples affaires de corruption auxquelles il mêlé. Il est battu en 2019 par Volodymyr Zelensky, un acteur à mi-chemin entre Coluche et Albert Dupontel 👉.
Vladimir Poutine (photo Pavel Bednyakov/AFP)
Pour Poutine, aveuglé par un cortège de courtisans bornés et incompétents, c’est la preuve de la dégénérescence de l’Ukraine qu’on lui présente comme sybarite et décadente. En 2022, il décide d’y déclencher une guerre, avec l’objectif dément d’essayer de revenir aux frontières de l’ex-URSS Il oublie simplement qu’il s’attaque à des gens qui sont aussi slaves que lui. Et donc aussi nationalistes, jusqu’au-boutistes et brutaux que lui.
Quatre ans plus tard, l’Ukraine résiste toujours. Contre vents et marées. Malgré la trahison de plus en plus affichée des Etats-Unis. Elle expérimente de nouvelles techniques militaires. Elle améliore son matériel pour qu’il coûte le moins cher possible, ce qui n’empêche pas une corruption endémique dans l’aide économique qui lui est apportée par l’Union Européenne.
Entre la témérité de Poutine et celle des ukrainiens à se défendre, c’est un conflit qui parait sans fin.
Evgueni Prigojine (photo AFP)
Certains pourraient être tentés de penser que la disparition de Poutine serait la solution pour régler le conflit. C’est un leurre car les russes sont des slaves et aussi extraordinaire que cela puisse paraître, Poutine est un modéré. Il n’y a qu’à écouter les déclarations de ses proches comme Dmitri Medvedev ou de celles de ses opposants comme feu-Evgueni Prigojine ou même feu-Alexeï Navalny, pour comprendre qu’on peut faire bien pire que Poutine.
De la même manière, la disqualification de Zelensky n’arrêterait pas plus la résistance à l’invasion russe.
En Bulgarie (cf. "La France en voie de Bulgarisation? 👉), seul pays à majorité slave faisant partie de l’Union Européenne (avec 60% de slaves, 30% de turcs et 10% de roms), la plus grande partie de la population considère, à tort ou à raison, que l’indépendance de l’Ukraine et de la Biélorussie sont de pures créations américaines, et qu’il s’agit en fait de régions russes avec des spécificités particulières, un peu comme la Bretagne en France. De fait, depuis le XVIIIème siècle, l’Ukraine n’a été indépendante que de 1917 à 1920 et depuis 1991.
Iliana Iotova réélue à la Présidence de la république bulgare le 1er novembre 2026 avec 57,6% des voix et très favorable à la reprise du dialogue avec Moscou (photo Laurie Dieffembacq)
C’est néanmoins un peu abrupt et ça traduit aussi une animosité de la part des bulgares vis-à-vis de l’Ukraine qui a pratiqué le dumping agricole, dès les années 1990 jusqu’aux années 2020, au détriment de la production de leur pays. De plus, le fait que depuis la guerre, de nombreux ukrainiens fortunés se soient installés en Bulgarie comme en pays conquis n’arrange rien.
Mais ça n’est pas parce que des frontières ont été établies à un moment donné qu’elles doivent rester gravées dans le marbre pour l’éternité. Au moment de l’indépendance des pays d’Afrique ou d’Asie, les pays colonisateurs ont imposé des limites, souvent pour continuer à détenir un pouvoir économique sur les populations concernées et il serait bon de les revoir dans un certain nombre de cas.
Pour ma part, je reste fidèle à une doctrine simple qui est le droit à l’autodétermination des peuples. C’est à eux, région par région, de décider de l’entité nationale à laquelle ils doivent faire partie. On peut légitimement s’interroger, en particulier, sur la Crimée qui n’a été rattachée à l’Ukraine que dans les années 1960, par le bon vouloir de Nikita Khrouchtchev à un moment où ça n’avait aucune conséquence puisque tous ces territoires faisaient partie du même pays.
Donald Trump (photo Instagram)
Pour trouver une solution durable au conflit, il ne faut pas compter sur Donald Trump. Il n’a aucune vision ni ligne directrice et il positionne d’ores et déjà son pays comme un concurrent commercial implacable de l’Europe et peut-être même un adversaire militaire au sujet du Groenland voire du Canada -et donc du Québec- ou des Antilles.
C’est à mon avis à l’Europe de prendre désormais l’initiative et de dépasser les clivages actuels afin de trouver une solution diplomatique où il n’y aura ni vainqueur ni vaincu, mais de futurs partenaires stratégiques qui auront intérêt, à terme, à discuter et à commercer ensemble. Cela semble d’autant plus souhaitable que ça permettrait de contrebalancer l’influence hégémonique des Etats-Unis qui apparaissent de plus en plus comme un ennemi commun de l’Union européenne et de l’Ukraine et qui peuvent le redevenir rapidement vis à vis de la Russie.
Cela suppose d’envisager de repenser entièrement les sanctions appliquées par l’Union Européenne à la Russie qui, de toute façon, semblent d’une portée effective limitée et de proposer des systèmes (financiers, commerciaux, de coopération en matière de recherche) en dehors des Etats-Unis, qui puissent intéresser l’ensemble de nos voisins de l’est et qui puissent y circonscrire la corruption. C’est une occasion fabuleuse de travailler sur des enjeux communs concernant la monnaie, la recherche fondamentale ou l’intelligence artificielle.
Mais en tout état de cause, que ce soit avec les ukrainiens ou les russes, il faudra s’attendre à un choc culturel : celui de la découverte de l’âme slave.
Les minerais et terres rares en Ukraine (source Wikipédia)
Le pétrole et le gaz en Russie (source Wikipédia)