La première chose qui frappe lorsque l’on sort de l’aéroport tout neuf de Sofia, ce sont, au loin, des chaînes de montagnes des Balkans dont les neiges éternelles se fondent dans les nuages par temps couvert. Ça fait penser à la ville de Grenoble.
On prend le métro tout neuf, financé -tout comme l’aéroport- par l’Union Européenne et on arrive à la station Serdika, au centre de la ville, au pied de la Cathédrale Sveta Nedelya et du Palais de Justice, juste avant la grande rue piétonne, le boulevard Vitosha, bordée de magasins, de restaurants et d’hôtels chics.
Le Palais de Justice de Sofia
La cathédrale orthodoxe Sveta Nedeliya de Sofia
Le boulevard Vitosha à Sofia
Si on se dirige à gauche, plutôt que d’aller tout droit, et qu’on emprunte le boulevard Tsar Osvoboditel, on longe le Palais de la présidence de la République, plusieurs ministères, des musées, l’Assemblée Nationale et, un peu en retrait, la cathédrale Alexandre Nevski. Les chaussées y sont recouvertes d’une sorte de revêtement jaune pour montrer qu’on est dans le centre-ville administratif, là où s’exerce le Pouvoir.
Le palais du Président de la République bulgare
Le musée national d´archéologie à Sofia
La cathédrale orthodoxe Alexandre Nevski
En été, assis à une terrasse, on peut contempler, pendant des heures, les jeunes et jolies bulgares, sexy et court vêtues. La cuisine du pays, délicieuse, aux parfums moyen-orientaux et méditerranéens, est excellente pour la santé car elle permet de rester svelte. Je me perds souvent dans mes rêveries en regardant passantes ou serveuses. Mais ici, les relations entre les deux sexes sont plus simples : comme dans beaucoup de pays de l’Est, ce sont les femmes qui draguent et pas les hommes, trop occupés à s’enivrer au bistrot. Inutile donc d’aborder les jolies filles, ce sont elles qui font le premier pas. Et si elles ne le font pas, c’est qu’on ne les intéresse pas.
Une terrasse boulevard Vitosha
Светлана
Мария
En centre-ville, les bâtiments sont majestueux et monumentaux mais assez récents car la Bulgarie n’a obtenu son indépendance qu’en 1908, après sept siècles d’occupation ottomane.
C’est grâce à son statut soudain de capitale que Sofia s’est rapidement agrandie et que sa population a cru pour atteindre plus d’un million d’habitant aujourd’hui, mais la ville bulgare la plus importante d’un point de vue culturel notamment avant l’indépendance, c’est Plovdiv, à 150 kilomètres au sud-est. C’est aussi la plus ancienne ville d’Europe, puisqu’elle a été fondée il y a 6 à 8000 ans, bien avant Rome ou Athènes et qu’elle a été un haut lieu de la civilisation thrace, dont on trouve encore des vestiges au sommet de la colline qui constitue le quartier « vieille ville ». On y découvre au passage qu’Alphonse de Lamartine y a séjourné plusieurs mois.
A ses pieds, c’est le centre de Plovdiv, où l’on hésite désormais à construire le moindre bâtiment, de peur de tomber sur des ruines instantanément classées « monument historique ». De fait, on y trouve un immense stade romain à moitié exhumé et un fabuleux théâtre de la même époque.
Le Théâtre romain de Plovdiv
Le Stade romain de Plovdiv
La mosquée de Plovdiv
La vieille ville de Plovdiv
Mais pour ma part, c’est plutôt à Varna que j’aime séjourner. J’y dispose désormais d’un appartement. C’est une belle ville au bord de la Mer Noire, avec un quartier piétonnier où il fait bon flâner en été, un port plutôt avenant, plein de ruines romaines, et surtout un immense parc fleuri qui surplombe l’enfilade de plages et de cafés qui bordent le littoral. L’un des plus grands plaisirs que je connaisse est de prendre mon café du matin sur la terrasse du Casino maritime, en plein milieu du parc, en regardant la mer…
Le quartier piétonnier devant l´Opéra de Varna
Les thermes romains à Varna
Le parc maritime de Varna
J’imagine que Georges Marchais qui passait souvent ses vacances dans une datcha en Bulgarie fréquentait déjà ces lieux dans les années 1970… Il faut dire que lorsque j’étais enfant et adolescent, bien avant la chute du mur de Berlin et l’effondrement du communisme soviétique, il y avait deux pays en Europe dont on ne connaissait pratiquement rien : l’Albanie qui s’était refermée sur elle-même de façon tellement radicale qu’elle avait même coupé les ponts avec l’U.R.S.S. et les autres pays d’Europe de l’Est, et la Bulgarie, dont il ne filtrait quasiment aucune information.
On savait simplement, outre que Georges Marchais y allait régulièrement en vacances, que Sylvie Vartan et toute sa famille en étaient parties en 1952 et que l’écrivain dissident Guéorgui Markov avait été assassiné à Londres en 1978 par les services secrets bulgares à l’aide d’un parapluie trafiqué et qu’une autre tentative suivant le même procédé avait échoué à l’encontre du journaliste réfugié en France Vladimir Kostov.
Dessin paru dans "Historia"
La Bulgarie était, parmi les pays de l’Est, le plus fidèle allié de l’U.R.S.S. au point d’avoir postulé à deux reprises pour y être directement intégré et d’avoir, un temps, rebaptisé la ville de Varna « Staline », -en toute simplicité-...
Pour ma part, j’explique ce zèle prosoviétique par plusieurs facteurs culturels qui me semblent profondément ancrés chez les bulgares.
D’abord il s’agit d’un pays essentiellement agricole. Contrairement à ce qui a pu se passer dans d’autres états du « bloc de l’Est », on n’y mourait pas de faim. Bien au contraire, on trouvait dans les boutiques d’alimentation, sans avoir besoin de trop faire la queue, de bons produits « bio », sans pesticide, sans additif, qui valent maintenant une fortune.
Ensuite, la résistance aux ottomans s’est construite autour et avec la protection politique et parfois militaire des monastères orthodoxes. C’est donc au niveau local que le pouvoir s’est construit et exacerbé, même s’il restait assujetti à une instance supérieure d’ordre divin. Encore maintenant, on fait plus confiance au pouvoir de proximité qu’au niveau national. Dans ce contexte, le système de soviets, avec des cellules locales, même inféodés à un soviet suprême, correspondait bien à la conception traditionnelle qu’avaient les bulgares du pouvoir.
Enfin, ce petit peuple slave, toujours confronté à la menace du géant turc, a souvent rêvé d’être sous la protection du grand frère russe, car proche culturellement et beaucoup plus fort militairement.
L´inflation en Bulgarie entre 1985 et 1993
Après l’effondrement de l’U.R.S.S., la Bulgarie a connu des années de misère épouvantable, bien loin du bonheur censé inonder les ex-pays de l’Est tel qu’on l’imaginait à l’Ouest. Les salariés, les retraités, la plupart des commerçants ont continué à percevoir les mêmes revenus qu’avant, mais comme la monnaie bulgare, le lev, n’était plus artificiellement soutenue par l’Etat, son cours a été divisé par 5 et, notamment sous l´effet de l´inflation qui en a découlé, le pouvoir d’achat s’est effondré dans la même proportion. 👉
Les rouages qui permettaient jusqu’alors au pays de fonctionner se sont enrayés : l’appareil de distribution des produits alimentaires s’est détérioré à tel point qu’il a fallu établir des tickets de rationnement pour les dépenses courantes des ménages. Dans un même temps, la police, délégitimée, s’est désorganisée et le taux d’insécurité a bondi en flèche.
Enfin, comme dans tout changement brusque de système social, il y a eu des gagnants et des perdants. Les perdants ont été les élites de l’ancien appareil communiste qui ont perdu beaucoup de pouvoir et de crédit, et les gagnants, ont été les seuls qui étaient suffisamment structurés pour pouvoir les remplacer, à savoir les trafiquants de toute sorte et les mafias qui leur étaient associées.
Dans les années 1990, chacun a essayé de faire face à la nouvelle situation. De nombreuses personnes à la retraite ont trouvé un travail d’appoint pour survivre. La solidarité intra familiale ou entre voisins s’est imposée pour faire face aux difficultés et les bulgares actifs qui parlaient une autre langue ont migré vers des cieux plus cléments ; ceux qui parlaient anglais sont allés en Angleterre ou aux Etats-Unis, ceux qui baragouinaient l’allemand se sont installés à Berlin, ceux qui parlaient l’espagnol sont partis en Espagne, ceux qui se débrouillaient en italien, en Italie… Et lorsque la situation économique s’est amélioré en Russie, beaucoup de bulgares ont également migré vers le pays frère dont l’apprentissage de la langue était resté obligatoire à l’école jusqu’en 1990. Quant à ceux qui maîtrisaient le français, ils sont allés prioritairement à Bruxelles, beaucoup plus accueillante que la France, et où les besoins notamment en matière de lobbying étaient immenses.
Evolution de la population en Bulgarie entre 1960 et 2020
Entre la chute du mur de Berlin et aujourd’hui, la population de la Bulgarie est passée de plus de 9 millions d’habitants à… moins de 7 millions. Ceux qui sont restés au pays, ce sont les vieux, les salariés, les artisans et les commerçants les moins qualifiés ou ne maîtrisant pas une autre langue ou les enfants en bas âge. Le revenu minimum, y est le plus bas de l’Union Européenne et les conditions de vie restent précaires même si la Bulgarie a réussi à maintenir son système éducatif ou hospitalier à flot. Et qu’elle a réussi à endiguer la criminalité qui est redescendue à ce qu’elle était du temps du communisme.
Le monument à la gloire de l´amitié bulgaro-soviétique à Varna
Il n’en demeure pas moins que l’époque soviétique reste, dans la mémoire collective, comme une période beaucoup plus faste et heureuse que la situation actuelle. À titre d’exemple, un soir d’automne où je me promenais dans le centre piétonnier de Varna, un très vieux monsieur qui distribuait des prospectus pour un club de strip-tease m’en tend un et s’exclame en anglais:
- « Qu’est-ce que vous êtes bien habillé ! On dirait quelqu’un du temps du communisme ! »
De façon moins anecdotique, tous les sondages montrent qu’environ deux tiers des bulgares sont favorables à Poutine. Ça n’est pas parce que, comme je l’ai entendu lors d’un reportage télévisé de la part d’une journaliste française ignare et aux idées préconçues, la propagande russe fait des ravages. C’est tout simplement parce que l’intégration à l’Europe a été une catastrophe et qu’en fin de compte, c’était mieux avant.
< Le Rétro Musée à Varna, à la gloire du communisme
En plus, jusqu’à ce que des sanctions soient mises en place à l’encontre de la Russie après l’invasion de l’Ukraine, elle fournissait quasi-gratuitement de l’énergie à la Bulgarie. Et c’est important dans un pays au climat continental, avec des étés torrides et des hivers polaires.
Comme je l’ai indiqué plus haut, dans la culture bulgare, on a plus tendance à faire confiance au pouvoir local qu’au pouvoir national. C’est d’autant plus vrai qu’après le communisme, un bon nombre de nouveaux responsables sont venus de la mafia et que certains en ont gardé la mauvaise habitude de piquer dans la caisse. Au niveau européen, on a considéré cette fâcheuse tendance comme un trait caractéristique de la vie politique bulgare que l’on qualifiait du doux euphémisme de « clanique ».
Les étés sont torrides en Bulgarie
Dans un premier temps, certains postes clés, notamment dans le secteur bancaire racheté à bas prix par des entreprises françaises ou italiennes, ont été confiés à des expatriés. En parallèle, la constitution d’une nouvelle élite a été largement encouragée, en mettant en lumière une génération d’hommes et de femmes ayant fait des études aux Etats-Unis ou en Angleterre et qui, petit à petit, a pris pour une durée plus ou moins limitée des responsabilités au sein des institutions bulgares, avant de poursuivre une carrière internationale. Ce sont des personnes qui partagent les mêmes valeurs que la plupart des membres de la Commission Européenne et qui s’expriment couramment dans le même langage, à savoir l’anglais.
Le revêtement jaune des chaussées du centre de Sofia, marquant le cœur du pouvoir
Or la langue est structurante pour la pensée. On ne raisonne pas de la même façon en français, en bulgare ou dans la langue de Shakespeare. Pour prendre un exemple simple sur deux langues pourtant proches puisque d’origine latine, et sur un verbe que tout le monde connaît : en français, on dit « je t’aime » et en espagnol, on dit « te quiero », ce qui, littéralement, veut dire « je te veux » et qui n’a, quand même pas exactement le même sens. Et je ne parle pas des multiples nuances en anglais avec « like », « love », « enjoy », « adore »…
La nouvelle élite pense, raisonne, agit selon ce qu’elle a appris à l’université : à l’anglo-saxonne. Dans ce contexte, on assiste à un fossé grandissant entre le peuple bulgare, qui peine au quotidien, et son élite, qui vit dans un autre monde, internationalisé, mélangé à des expatriés d’une autre culture, loin des basses contingences de la vie de tous les jours, et qui a adopté des valeurs sociales et économiques ultra-libérales, faisant fi des usages du pays.
Mais en France, n’assiste-t-on pas au même phénomène avec une élite de plus en plus formée dans des écoles de commerce ou d’ingénieurs avec une large partie du cursus effectuée dans de prestigieuses universités étrangères -ce que je trouve, en soi, très bien- mais qui s’éloigne de plus en plus de la culture française sans que rien ne soit fait pour lui rappeler d’où elle vient.
Pour diriger une grande entreprise française, aujourd’hui, il est quasiment indispensable d’avoir fait une carrière internationale, avec si possible au moins un poste de plusieurs années à New York ou dans la Silicon valley. Un passage par l’Asie est également apprécié. Certains secteurs sont tellement américanisés que la langue de travail y est l’anglais : c’est le cas de l’industrie automobile par exemple.
Les gilets jaunes en Bulgarie
Mais à terme, n’y a-t-il pas un risque, pour le moins explosif, d’une société à deux vitesses, avec d’un côté les bouseux, esclaves modernes sans espoir de pouvoir progresser, et une infime élite aux nationalités multiples mais interchangeable et partageant les valeurs du libéralisme économique, passant d’un poste à un autre et d’un pays à un autre, pour peu qu’on puisse travailler en anglais ? Le mouvement des gilets jaunes -qui s’est également manifesté en Bulgarie- me semble en être une illustration.
Et à un moment où le système américain s’effondre, qu’on le veuille ou non, remplacé sans doute, dans sa domination du monde, par le système chinois, est-ce encore une bonne stratégie ? Et n’a-t-on pas intérêt à se recentrer sur nos cultures du Vieux Continent qui sont déjà riches et complexes ?
La construction de l’unité européenne, qui me semble indispensable, dans les périodes troublées que nous vivons, afin notamment de faire face à l’hégémonie américaine ou chinoise, ne peut en aucun cas se résumer à de simples accords commerciaux ou de libre circulation des capitaux. Elle doit s’appuyer, au contraire, sur une évolution culturelle profonde -mais si possible en douceur-, qui commence par la limitation des déplacements à la fois des richesses et des forces de travail aux seuls pays européens, et l’adoption d’une langue commune, le français, l’allemand ou l’espagnol -plus facile-, puisque depuis le Brexit, l’anglais n’est la langue maternelle que des maltais et des irlandais... A défaut, nous sommes condamnés à une volatilité de nos élites qui seront de plus en plus mondialisées et de plus en plus en décalage avec nos peuples.
L´une des plages de Varna
L´un des cafés de la plage de Varna
Le centre piétonnier de Varna