A la suite de l'article "Mes nuits à Paris dans les années 1980" 👉, plusieurs personnes ont souhaité apporter leurs témoignages personnels. Aujourd'hui, c'est Isa Carol Horiot qui nous parle de ses souvenirs de (la) Piscine.
En ce milieu des années 80, le Palace, rouvert en 1984 après une première faillite en 1983 et les Bains Douches, rachetés à l’été 1984 par Hubert Boukobza, sont en passe de devenir des institutions. Ce sont dans de nombreux autres lieux ou soirées ponctuelles, plus undergrounds, que se développent des formes de cultures alternatives, totalement ignorées des médias.
La Piscine en fait partie. C’est une discothèque installée, comme son nom l’indique, dans une ancienne piscine désaffectée, où se côtoient toutes les tendances de la jeunesse branchée, avec une programmation musicale plus axée gothic, post-punk, electronic et new wave qu’au Palace ou aux Bains. Le bassin central de la piscine sert de piste de danse. Des carreaux de mosaïques d’origine recouvrent le sol et les murs.
Située au 17 rue de Tilsitt dans le XVIIème arrondissement de Paris, la Piscine a ouvert au printemps 1984 et appartenait à Jean-Marc Berger. Elle est rapidement devenue le night-club de la jeunesse new wave, avant de se transformer, quelques années plus tard, en cabaret brésilien, le Pau Brazil.
L´immeuble du 17 rue de Tilsitt où se trouvait la Piscine (avec l´entrée sous le porche de l´autre côté du magasin)
A cette période de ma vie, j’étais artiste, je venais d'avoir 18 ans et je jouais en crinoline, perruque et corset, sur la scène du théâtre Marigny dans « Autant en emporte le vent », adaptation au théâtre par Daniel Benoît du best-seller de Margaret Mitchell, avec Gabrielle Lazure dans le rôle de Scarlett O’Hara.
J’avais reçu une formation de danseuse classique très stricte, et j’avais besoin de me libérer de la discipline qui m’avait été imposée pendant toute mon adolescence. L'univers nocturne pourvu qu'il soit étrange ou décalé provoquait chez moi une excitation intense. Je commençais ma métamorphose. La singularité du choix musical de la Piscine, avec ces nouveaux sons sur lesquels on inventait une danse sans code, improvisant une gestuelle à tendance épileptique, tribale (le pogo), ou hiératique incarnait une énergie fascinante.
Isa-Carol Horiot en tenue de scène (en haut) et au naturel (en-dessous)
L'esthétique originale du lieu et de sa clientèle contribuait à son succès. On découvrait des groupes comme Art Of Noise, avec l’onirique « Moment in Love » de l’album « Who's Afraid of the Art of Noise ? » qui clôturait rituellement la soirée au petit matin...
La clientèle essentiellement jeune et d’une grande diversité se composait de new wave, de nouveaux-romantiques, de jeunes branchés et de quelques gothiques -qu’on appelait alors « des corbeaux »-. La dominante était le noir, mais la créativité et les audaces vestimentaires étaient bienvenues. Différentes disciplines artistiques coexistaient comme lors d’une soirée Fluo avec « Les Frères Ripoulin », collectif d’artistes parisiens pionniers du street-art des années 1980, qui peignaient sur des affiches qu'ils allaient ensuite coller, notamment dans le métro.
Laurence qui fréquentait la Piscine avant d'aller vivre à Londres (photo Derek Ridgers)
Des souvenirs reviennent à ma mémoire. Il y avait ce gars BCBG qui m'intriguait. Chaque soir il faisait le tour du Club pour demander poliment si on était intéressé par une partouze. Il y avait de curieuses rencontres, comme avec cette canadienne qui avait une coupe de damiers multicolores sur le crâne et qui michetonnait dans la journée, au bar du Georges V ou du Ritz, méconnaissable, car affublée d'une perruque à la Farah Fawcett.
Je lance également un avis de recherche très sérieux, pour connaître le nom du nain photographe, un habitué du lieu, qui m’avait un jour confié que compte tenu de sa petite taille, il se faufilait partout et pouvait faire des photos sous des angles inhabituels, parfois très coquins. Il doit avoir des archives étonnantes dont certaines me concernent personnellement.
Le photographe mystérieux de la Piscine (photo Foc Kan)
Un écran géant diffusait certains soirs des vidéos clips ou des montages de films expressionnistes allemands, ceux de Fritz Lang comme « Le Testament du Docteur Mabuse » ou « Metropolis », sur la musique de Propaganda groupe new wave allemand et d'Anne Clark artiste anglaise de musique expérimentale.
Le son le plus délirant que j’ai eu l’occasion d’entendre en ce lieu c’est George Kranz : Din Daa Daa, une explosion primitive d’onomatopées accompagnée d’un solo de drums tribal, suivi d’une nappe de synthé avec une apothéose apocalyptique, nous plongeant tous dans une transe collective.
Photo de Cyrille Gordigiani à la Piscine parue dans un magazine anglais
Une nuit, à La Piscine, au milieu de la foule m’apparut une créature, qui attira toute mon attention : un Cyclope de cabaret gesticulant en talons aiguilles et porte-jarretelles, une rencontre mémorable avec Cyrille Gordigiani, D.J talentueux et organisateur de soirées parmi les plus undergrounds de la Capitale, notamment « l’Exentric Ballroom » dans le mythique Whisky à Gogo à Saint-Germain-des-Près. J’y découvrais une sensibilité créative d’une dimension plus marginale, plus déjantée, avec un sentiment d'appartenance à une véritable communauté.
L´Excentric Ballroom (photo Foc Kan)
Les coupures de journaux sur le Kit Kat
Bientôt j’allais m’éloigner de Paris pour vivre à Londres, phare de la culture alternative, et où j’ai fréquenté le légendaire Kit Kat Club et bien d’autres lieux. D’après ce que j’ai compris, d’ailleurs, le Kit Kat, avec ses murs délabrés et sa clientèle plutôt interlope était plus proche des 120 Nuits que du très chic Palace.
Contrairement à d’autres clubs plus médiatisés de Paris il subsiste peu d’archives concernant la Piscine, je lance un message à ceux qui possèdent des photos ou des documents sur ce lieu ou, plus simplement, veulent partager des souvenirs.