Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé la nuit. Enfant déjà, j’adorais lorsque le soleil se couche, laissant les êtres et les objets vivre une vie différente et plus sauvage. La lente obscurité qui s’abattait sur la ville me donnait des ailes, dévoilant des émotions camouflées à la lumière du jour. J’étais irrésistiblement attiré par l’obscurité amie et familière qui permettait de rêver aussi bien endormi qu’éveillé. On peut alors s’inventer une autre vie, sensuelle, pleine de mystères et d’impudeur. Loin des conformismes du jour, on transgresse, on se réinvente, quitte à se mentir à soi-même.
Pourtant ce n’est que tardivement que j’ai découvert le monde de la nuit car j’ai fait de longues études d’ingénieur qui ne se prêtaient guère à la fête. Ce n’est qu’à partir de l’été 1980 que j’ai véritablement commencé à sortir le soir.
Auparavant, j’avais adhéré au punk, mais de façon solitaire. Je n’avais pas de crête, puisqu’elle n’est apparue en France qu’en 1983, c’est-à-dire sept ans après le début du mouvement « historique ». Je me contentais d’avoir les cheveux courts, des lunettes noires, une cravate, des épingles à nourrice, quelques badges et un imperméable en toute circonstance. Ça suffisait pour trancher avec le conformisme ambiant et effrayer les foules dans le métro ou dans la rue.
Des punkettes en 1977
J’étais allé, en tout et pour tout, à trois concerts au Palace : Devo, les B 52’s et surtout Marianne Faithfull où je m’étais fait remarquer par l’ensemble de l’auditoire en pogotant frénétiquement avec un inconnu chauve, également en imperméable. Je me souviens que nous avions discuté après le concert dans un bar adjacent en buvant une bière et qu’il m’avait dit qu’il sortait d’hôpital psychiatrique. Toujours est-il que nos danses improvisées avaient dû faire grande impression car longtemps après, on se souvenait de moi « comme allant à tous les concerts ».
En ce qui concerne les boites de nuit, j’étais allé deux fois au Club Etoile Foch, devenu depuis le Duplex, à l’Etoile, que j’avais trouvé un peu triste, et une fois au Palace, à la poursuite d’une mannequine rencontrée par hasard dans un bar mais que je n’avais jamais retrouvée. Moi qui était fan de rock, j’avais trouvé que la musique qui y passait ne correspondait pas du tout à mes goûts.
J’étais passé une ou deux fois au Gibus, vide et un peu triste. J’étais également allé au Bus Palladium où mes oreilles avaient été comblées par la coloration musicale. Mais je trouvais que l’ambiance y était un peu pesante car c’était, à l’époque, tout comme le Caveau des Bernardins, un repaire de membres du GUD (Groupe Union Défense, groupuscule d’extrême droite musclé) qui y cherchaient les clients supposés juifs pour leur casser la gueule.
Ma période « Bains-Douches »
C’est donc durant l’été 1980 que j’ai commencé à sortir, d’abord exclusivement aux Bains-Douches, ouverts fin décembre 1978 par deux anciens brocanteurs, Fabrice Coat et Jacques Renault. L’entrée y était extrêmement sélective, sous la férule de Chino puis de Farida, mais le videur qui y officiait à l’époque, un grand blond costaud prénommé Christian, m’avait reconnu car il travaillait auparavant au Club Etoile Foch et il appréciait ma façon de faire le spectacle en dansant. J’étais rentré sans la moindre difficulté. Un signe du destin, sans doute.
Les Bains-Douches (photo: Foc Kan)
A l’intérieur, c’était une boite profondément rock, avec des DJ comme Flesh, Octavio, Philippe Krootchey (qu'on appelait Krutchet à l'époque) ou Jimmy Beauharnais. Ils passaient de la cold wave -Young Marble Giants indiquait que c’était la fin de soirée-, du post-punk et de la new-wave. On y croisait des célébrités, petites ou grandes, comme Béatrice Lafont et ses filles, Philippe Léotard, Alain Chanfort, Jacno, Les Musulmans fumants avec Tristan qui n’avait pas encore enregistré « Je suis de bonne humeur ce matin », Edwige, de Mathématiques modernes, Hector Obalk, Jenny Belair, Jean-Pierre Dionnet, Gérard Lanvin et, à partir de 1981, tous les membres de la bande à Coluche, lequel avait acheté des parts de la société d’exploitation de la discothèque afin d’y faire la fête tous les soirs pour moins cher. De temps en temps, une vedette internationale passait : Brian Ferry, le chanteur de Yello, Grace Jones...
La piste de danse se trouvait au sous-sol, dans un espace plutôt réduit et morcelé, tapissé de carreaux noirs et blancs. Face à une minuscule scène où avaient lieu, de temps en temps, des concerts en début de soirée, un bar permettait aux clients d’étancher leur soif. S’ils ne consommaient rien, ils étaient traqués partout dans la boite par les serveurs car il n’y avait pas d’entrée payante et le chiffre d’affaire correspondait aux seules consommations. Le public était jeune et en grande partie féminin, avec des jeunes femmes sensuelles et de caractère. C’est là que j’ai rencontré Grazziela de Michele avant qu’elle ait enregistré son premier disque et Béatrice Dalle avant qu’elle ait tourné dans 37,2.
Avant les Bains, on prenait l’apéritif au Bon Pécheur, face à la palissade du chantier des Halles ou juste à côté, au Père Tranquille, le quartier général d’Alain Pacadis, accompagné d’Anoushka ou de Fabienne Issartel qui veillaient à ce qu’il prenne un bain au moins une fois par semaine. On passait également au Bleu Nuit, minuscule bar de la rue des Vertus, où les musiciens des groupes parisiens de l’époque, Tokow Boys, Modern Guy, les Civils, Oberkampf, donnaient rendez-vous à leurs amis. Une petite virée à l’Hélium voisin permettait de faire le plein de relations sociales et d’adresses de fêtes privées avant d’attaquer la nuit. A une époque où les gens étaient heureux de montrer qu’ils réussissaient dans la vie, il y avait beaucoup de fêtes.
Des fêtes, il y en avait aussi de magnifiques au Palace. On pouvait y manger des canapés délicieux et boire de l’excellent champagne gratuitement, jusqu’au bout de la nuit. Fabrice Emaer, le maître des lieux n’était pas très regardant quant à la dépense. Il faut dire, même s’il ne se confiait guère, qu’usé par des décennies de stress en qualité de patron de boite de nuit -il avait même été agressé chez lui au pistolet à la fin des années 60- et se sachant condamné par un cancer de l’estomac, il considérait qu’après lui, c’était le déluge et que le temps qu’il lui restait à vivre, il préférait le consacrer à des agapes insensées. Mais en 1980, les fêtes au Palace étaient quand même assez rares, et les autres jours, les soirées étaient trop « disco » à mon goût, routinières et parfois peu sécures, notamment au sous-sol où il est arrivé que des proxénètes de travestis du Bois de Boulogne cherchent à régler leurs différends à coups de rasoir...
Serge Kruger et ses amis (dont Paquita Paquin, avec des lunettes noires, directrice du Privilège)
Fabrice Emaer, en dirigeant avisé avait alors condamné le sous-sol pour le transformer ensuite, en 1981, en une discothèque distincte, le Privilège, où la clientèle, triée sur le volet, avait la possibilité de dîner puis de s’encanailler avec la plèbe au Palace juste au-dessus, avant de revenir au calme avec les siens. Serge Kruger qui avait notamment animé la Main Bleue en 1976 y a organisé plusieurs soirées, toujours accompagné d’un harem de nymphettes de toutes origines, plus sensuelles les unes que les autres.
Une autre discothèque a ouvert à cette époque et s´est positionnée sur le créneau, très proche, de boite chic et d’avant-garde : il s’agit du Captain video mais qui a été très vite racheté par une société de production de la télévision pour y tourner les émissions de Michel Drucker.
Rock in Loft et les 120 Nuits
Au sortir de mon école d’ingénieur spécialisée dans le Bâtiment et les Travaux Publics, j’avais très envie, de travailler dans le monde des radios, dont on sentait qu’il allait apporter des occasions de carrière exceptionnelle, avec la libéralisation probable des ondes à court terme. J’avais donc postulé dans toutes les radios périphériques -les seules qui existaient en 1980- pour y effectuer mon stage de diplôme d’ingénieur, mais elles m’avaient toutes renvoyé un courrier pour me préciser qu’elles n’avaient pas de fissure dans les murs et qu’elles n’avaient donc aucun poste à me proposer. J’en avais conclu qu’il fallait impérativement que j’augmente mes débouchés en faisant des études complémentaires, ce que j’ai fait conjointement à Sciences Po et au sein d’une petite école de commerce, l’ISG où j’ai suivi un 3ème cycle de gestion.
C’est par l’ISG, qui s’était créé une « niche » dans le show-business, que j’ai commencé à co-organiser des concerts, en m’incrustant à l’équipe « Rock in Loft », laquelle était en contact avec Jean-François Bizot, le patron visionnaire du journal « Actuel » et Jean Karakos, génial touche-à-tout de la production musicale, qui (re)fera fortune en 1989 en signant comme éditeur et -abusivement- comme auteur et compositeur de « La Lambada ».
En 1981, j’ai donc participé à l’organisation de plusieurs concerts, ceux d’Alan Vega puis de Snakefinger, Indoor Life et Tuxedomoon dans les locaux d’un espace d’exposition, quai d’Austerlitz aujourd’hui disparu, ou encore celui du groupe Passion à la Scala, une très vaste discothèque qui venait d’ouvrir rue de Rivoli et qui peinait à trouver son public, malgré l’installation d’un jeu de lumières fantastique. La Scala se positionnera par la suite sur une clientèle en grande partie étrangère, en travaillant avec les tour opérators. Son propriétaire, M. Molina la vendra bien des années après à Jean-Roch qui l’exploitera sous sa marque VIP Room qu’il avait utilisée pour une première boite sur les Champs Elysées
Ticket d´entrée du Rock in Loft 2
Un concert au Rose-Bonbon (photo: Les anciens du Rose-Bonbon)
A partir de 1981, c’est donc auréolé des succès de Rock in Loft que je commence à évoluer dans la nuit. Une magnifique discothèque rock ouvre sous l’Olympia, avec des concerts tous les soirs. C’est le Rose-Bonbon, dirigé par Paul Flandrak, Alexis Quinlin, le producteur-manager de Taxi Girl et Marc Barrière, manager du groupe Trust. Je m’y rends fréquemment pour essayer de séduire de jolies punkettes en minijupes. Et je continue à fréquenter les Bains-Douches qui ferment pendant trois mois à la suite d’une affaire de stupéfiants, et qui rouvrent en proposant désormais de la musique salsa, afin de changer de clientèle. Malgré cette nouvelle direction artistique, qui n’est satisfaisante, pour moi, que lors des soirées qu’anime Albert de Paname -un DJ français qui a officié à Londres-, je continue de venir pour voir les copains et essayer de séduire les délicieuses jeunes filles toujours présentes. Je passe également au Privilège où officie la terriblement efficace Marilyn à l’entrée et où l’atmosphère est très conviviale.
L'affiche des Nuits d´Actuel au Rex
Je participe à la création d’une radio locale -qui obtient l’autorisation d’émettre- et je travaille avec Actuel sur plusieurs projets dont celui d’ouvrir une discothèque à Paris. Je visite plusieurs salles, notamment les Concerts Mayol, rue de l’Echiquier, qui sont déjà trop dégradés pour pouvoir rouvrir sans travaux pharaoniques. Finalement, l’entreprise se concrétise au Rex-Club, avec les Nuits d’Actuel au Rex. Et surprise : le poste que je devais occuper est finalement préempté par le directeur de la fabrication du journal. Le résultat est moins rock et moins rentable qu’imaginé, car Actuel souhaite profiter de la vitrine que lui apporte le lieu pour promouvoir les artistes africains dont il parle dans ses articles et sur la radio qu’il vient de créer, Radio Nova. La fin de l’expérience, au bout de trois mois seulement, est néanmoins mémorable avec 24 heures d’affilée de concerts dont, notamment, les Virgin Prunhes vers 4h du matin...
Toujours est-il que ma frustration d’avoir été évincé des Nuits d’Actuel au Rex m’a donné des ailes pour trouver un nouveau lieu à lancer. Avec mon amie Anne-Marie Moreno, nous écumons toutes les salles en déclin à Paris car il faut un établissement conforme du point de vue de la sécurité, qui jouisse d’une tolérance de nuit et qui dispose d’une licence IV permettant de vendre de l’alcool. Comme le prix du foncier est de plus en plus élevé et que la durée de vie des boites de nuit est de plus en plus courte -le Rose-Bonbon, qui drainait pourtant plusieurs centaines de personnes chaque soir à son ouverture vient de fermer-, l’idée que je préconise, c’est de n’avoir aucun investissement et de tout louer : la salle, le matériel, le mobilier, afin de ne pas avoir de frais fixe.
Le Tango
J’avais repéré une jolie boite aux Arts-et-Métiers, le Tango, mais Serge Kruger qui a lancé Radio Tchatch, spécialisée dans la musique africaine, vient de signer avec le lieu, qu’il exploitera jusqu’en 1991 avec une foule de clients de toutes origines qui dansent frénétiquement sur des airs de merengue ou de zekete.
Pendant ce temps, une petite discothèque très rock ouvre rue de la Huchette, il s’agit du Saint, où je vais bientôt recruter plusieurs disc-jockey.
Nous finissons par discuter avec Miguel Sanchez qui, sous ses airs volontairement miséreux, possède deux discothèques à Paris, dont Le Globo, boulevard de Strasbourg, et trois en Espagne. Les pourparlers durent un an. Il me demande de m’associer à un financier qui sera garant de l’opération, ce que je trouve au bout de quelques semaines. Puis il me suggère de me rapprocher d’une radio pour assurer la promotion de nos soirées. Ce sera Radio Cité 96 dont j’ai rencontré le directeur, Alain Périssé lorsqu’il était associé à Pierre Bélanger, le futur fondateur de la Voix du lézard puis de Skyrock, au sein de Radio Cité Future. L’équipe s’étoffe autour du projet, avec notamment Pascal Viaud, Philippe Papadopoulos, le groupe multiartistique Ouverture Plurielle, Samirah Arbia... Miguel Sanchez nous laisse faire des travaux au Globo, alors qu’il n’a toujours pas officialisé le moindre accord avec moi ou mon financier. Ce n’est finalement qu’une semaine avant l’ouverture de la boite qu’il me convoque dans son bureau pour m’annoncer solennellement -mais sans aucun témoin- qu’il m’accorde un contrat d’exclusivité de dix-huit mois sur la salle, du lundi au vendredi, puisqu’il continue de l’exploiter le samedi et le dimanche pour ses bals espagnols et portugais. Il n’y a rien d’écrit. Miguel Sanchez fait partie de la vieille école, celle où la parole donnée est sacrée.
L'entrée des 120 Nuits le jour de l'ouverture (photo: Foc Kan)
Nous ouvrons donc les 120 Nuits, marque déposée à mon nom, le 21 septembre 1983. Nous sommes alors la deuxième plus vaste discothèque de Paris, derrière la Scala, puisque le Palace a fermé ses portes en juillet pour cause de faillite, juste après la mort de son fondateur, Fabrice Emaer. Le premier soir est épique car la promotion sur les ondes de Radio Cité 96 a été efficace et que Fabienne Issartel a écrit un article dithyrambique sur notre boite une semaine avant son ouverture dans les pages centrales d’Une semaine de Paris-Pariscope. La foule venue par centaines bloque le boulevard de Strasbourg.
Le succès est durable puisque le vendredi, nous avons entre 1500 et 2500 clients. Cela s’explique par le concept même de nos soirées, patiemment élaboré pendant des mois en discutant avec les clients ivrognes du Bleu Nuit et des bars alentour :
- il n’y a aucune sélection à l’entrée,
- on ne passe que de la musique rock, post-punk, new wave et cold wave,
- la discothèque ouvre tôt, dès 22h, pour que les gens qui travaillent le lendemain puissent y faire un tour quand même,
- pour qu’il y ait du monde dès le début de soirée, les clients bénéficient d’un tarif réduit (une consommation payable à l’entrée) avant 23h et un tarif 40% plus cher, sans consommation, après 23h,
- les consommations sont bon marché (l’équivalent de 4 € aujourd’hui) et lorsqu’un client paie trois tournées, le barman lui en offre une,
- on propose une performance ou un micro-concert chaque soir,
- le décor est changé chaque semaine et des expositions y sont systématiquement organisées,
- nous pratiquons une politique d’invitations massives en distribuant des entrées gratuites dans les vernissages et les fêtes privées, afin d’attirer les profils les plus atypiques et de s’assurer de la large féminisation du public,
- la durée de vie de la discothèque est limitée : il faut donc y aller sans attendre.
Une performance aux 120 Nuits (photo: Jeanluc Bureau)
Anne-Marie Moreno, devenue directrice artistique s’occupe notamment de la programmation des performers et Xavier Veilhan qui sera, par la suite, connu et reconnu internationalement pour ses installations, est également directeur artistique, pour les expositions : il fait venir ses copains des Beaux-Arts et des Arts Décoratifs : Jérôme Ménager, Nina Childress, 10/10... Et nous tenons une saison, c’est-à-dire 40 semaines, à raison de 3 nuits par semaine, soit 120, d’où le nom de 120 Nuits.
Les 120 Nuits
(Photos: Olivier Claisse)
Le Palace en 1986 (photo: Bruno Cordonnier)
La discothèque s’arrête en juin 1984, après la réouverture, quelques semaines plus tôt du Palace (et du Privilège) 2ème génération, par Gilles Roignant et l’inauguration d’une boite new wave raffinée dans un ancien établissement de bains à l’Etoile, La Piscine.
Quelques mois plus tard, s’ouvre également le Fantasia à la Porte Maillot, mêlant rock et mode du moment.
Claude Challe et Albert de Paname aux Bains-Douches (photo: Foc Kan)
Et c’est durant l’été 1984, en raison notamment de la concurrence des 120 Nuits qui en avait considérablement amoindri le chiffre d’affaire que les Bains-douches changent de propriétaire et sont rachetés par Hubert Boukobza qui, jusque-là, dirigeait des restaurants dans le quartier de Saint-Michel. Il y est secondé par Jonathan Amar et s’y associera, quelques temps après, avec Claude Challe qui avait ouvert auparavant un restaurant à la mode mais de courte durée dans le quartier des Halles voisin, le Centre-ville.
Les one-night clubs
Compte tenu de l’absence totale de sélection à l’entrée, toutes les ethnies urbaines sont représentées : les punks, les skinheads, les gangs de motards, les rockabillies, les black panthers, les cats, les rockers, les gothiques (qui n’ont pas encore de nom), les delvikings, et même les étudiants sages... Les 120 Nuits agrègent un nouveau public qui faute d’endroit adéquat sortait peu. C’est, à mon avis, son plus grand apport aux nuits des années 1980. C’est aussi la démonstration, pour les propriétaires de salles en déclin qu’ils peuvent quand même gagner de l’argent en les louant à des promoteurs de soirées, et pour les noctambules ayant l’esprit d’entreprise qu’ils peuvent percevoir des revenus importants en organisant diverses festivités. C’est donc à partir de 1984 qu’apparaissent à Paris les « one-night clubs », c’est-à-dire des soirées à jour fixe dans la semaine, dans un endroit donné.
Bien sûr, le phénomène ne s’est pas créé avec les seules 120 Nuits. Serge Kruger, Albert de Paname et d’autres organisaient déjà des soirées, mais il s’est considérablement amplifié jusqu’à devenir le point central de la fête chic de la 2ème partie des années 80.
Dès le printemps 1984, c’est d’abord l’Opéra-Night qui ouvre ses portes aux organisateurs de soirées avec la Sébale d’Alex Calin et de ses compères, où se produisent des groupes de rock underground français et anglais. J’avais d’ailleurs rencontré le propriétaire de l’Opéra-Night, M. Simon qui était venu voir préalablement comment ça se passait aux 120 Nuits.
Puis Stéphane Lozano et ses associés y proposent le Shocking Blue, tous les mardis à partir de septembre, qui devient à partir de décembre le Promised Land qui va se poursuivre jusqu’en 1986 avant de migrer au Rex Club. Très vite aussi apparaissent, toujours à l’Opéra Night, les soirées gays Body rock, le mercredi.
Le groupe Flesh for lulu avant son concert à la Sébale (photo: Alex Calin)
Le Tabou au début des années 1980
Influencé par les 120 Nuits, Thierry organise les premières soirées gothiques de France et d’Europe dans une petite salle de Montparnasse, le Boucanier. La soirée changera de lieu plusieurs fois mais durera plusieurs décennies.
Numa Roda-Gil et ses acolytes investissent la mythique salle du Tabou, rue Dauphine pour y proposer l’Acid Rendez-vous où est diffusée de la musique psychédélique de la fin des années 1960.
Egalement rive gauche, dans une minuscule salle de la rue des Grands Augustins où avaient déjà lieu les soirées Black Sugar, fêtes antillaises incroyables où la densité de personnes était de 5 ou 6 par mètre carré, se déroulent les soirées néo-punk de la Cabale.
L'Excentric Ballroom au Whisky à gogo (photo: Foc Kan)
Cyrille Gordigiani, que j’ai connu comme client aux 120 Nuits se lance dans l’organisation de soirées, d’abord dans un lieu minuscule rue des Quatre Vents, puis à l’Eléphant Blanc, à côté de la rue d’Assas, avant de proposer une soirée jubilatoire au Whisky à Gogo, intitulée l’Excentric Ballroom.
Nous décidons tous les deux d’organiser ensemble une soirée tous les samedis, Le Palace en folie, qui se déroule dans un lieu différent chaque semaine, mais le plus souvent au Théâtre du quai de la gare aux Frigos. Les clients, environ quatre cent à chaque fois, se téléphonent le lieu de la fête, la veille.
Enfin Albert de Paname s’installe tous les lundis au Balajo, à Bastille pour y proposer des soirées rock et swing où la nostalgie élégante est au rendez-vous, portée par une clientèle jeune et chic. La soirée battra des records de longévité sur un même lieu puisqu’elle s’arrêtera en 93.
Le Balajo (collection Albert de Paname)
A partir de 1985, la Piscine se transforme en cabaret et devient Pau Brasil. De son coté, Paul Flandrak rachète la boite très chic qu'est l´Elysées-Matignon qu’il peine à relancer, les habitués préférant se rabattre sur l’autre discothèque ultra-select, chez Castel, dont Jacques Dutronc parle dans l’une de ses chansons, et qui n’a pas changé de direction.
Le Rose-Bonbon devient l’Observatoire, avec une programmation plutôt disco qui ne séduit guère les foules. Les frères Coudol finissent par y organiser la soirée la plus délirante des années 1980, l’Asile, où des scènes toujours plus trash sont proposées en mini-spectacle. L’Asile migrera l’année suivante au Rex Club, un samedi sur deux, en alternance avec le Promised-Land, puis finira au Palace en 1986, un peu avant la deuxième fermeture de cet établissement.
Marc Barrière -qui en a récupéré la marque- ouvre de façon assez éphémère un autre Rose-Bonbon, rue de la Roquette.
Enfin, Numa Roda-Gil et ses associés proposent leur Acid Rendez-vous au Baldi (ex Java, où Samirah Arbia organisait des soirées avant de travailler aux 120 Nuits).
L'Asile au Rex-Club (photo Foc Kan)
Les clients de La Régence à l'Opéra-Night
Pour voir la scène de «Marie-Antoinette» où la Reine se dévergonde à Paris, cliquer sur la photo ci-dessus.
Je me suis toujours demandé si la réalisatrice, Sofia Coppola, s'était inspirée de La Régence (où on passait fréquemment Siouxsie and the Banchees) pour cette scène, car elle était à Paris en 1986...
A l’Opéra-Night, prennent place de nouveaux one-night clubs, avec les Fantômes de l’Opéra, sympathique soirée le mercredi autour des films d’horreur et des effets spéciaux mais qui ne durera que quelques semaines, et surtout La Régence d’abord le vendredi puis le vendredi et le samedi que nous organisons, Cyrille Gordigiani et moi.
Nous souhaitons faire une soirée chic et décadente et demandons à nos clients de venir habillés en marquis ou en duchesses Louis XV. Les meilleurs accoutrements sont dispensés de payer l’entrée. Près d’un tiers de nos visiteurs joue le jeu, ce qui marque les esprits et suscite des articles dans la presse ou des reportages à la télévision, en particulier étrangère. En plus, la salle, un ancien théâtre classique avec un foyer cosy et un escalier magistral qui y mène, est sublime. De fil en aiguille, nous finirons par recevoir comme clients Sade, Eurythmics, Boy George, Jean-Paul Gaultier... Et la musique proposée est évidemment très rock à l’image du passage du film « Marie-Antoinette » où la reine se dévergonde à Paris.
Au bout de quelques mois, la Régence et l’Asile proposent une soirée le même jour dans des lieux distants de quelques centaines de mètres. Nous proposons alors aux clients qui ont acheté leur place dans l’un, de pouvoir rentrer gratuitement dans l’autre, et vice-versa, ce qui augmente considérablement le public potentiel.
Le lendemain de la fin de mon contrat d’exclusivité avec le Globo, le directeur de la fabrication d’Actuel y lance Chez Roger le vendredi pour les amateurs de rap et de hip-hop. La soirée, devenue très insécure, s’arrêtera en 1988 et le Globo sera racheté par Alain Jeanton en 1989.
Marthe Lagache
Dès 1986, Albert de Paname, associé à Serge Duprat et à la délicieuse Violaine, ouvre les jeudis du Royal Lieu, à 5 minutes à pied de l’Opéra-Night. On y savoure du blues latino et de la soul musique. C´est un endroit hors du temps et festif, avec rapidement une clientèle d’habitués.
Sur sa lancée, lui et son équipe investissent également la Nouvelle Eve, à Pigalle où, juste à côté, au Mikado, les stylistes Marthe Lagache -Moi, mes souliers- et Chachnill, qui a ouvert de nombreux magasins en France et à Londres, lancent une première soirée avant d’en lancer une autre, intitulée Paris Boum-boum, quelques temps après sur des bateaux-mouches.
Violaine et Albert de Paname au Royal Lieu (collection personnelle d'Albert de Paname)
Albert de Paname et Jenny Belair à la Nouvelle Eve (collection personnelle d'Albert de Paname)
A partir de l’été 1986, à la suite de la fermeture définitive de l’Opéra-Night, Cyrille Gordigiani lance plusieurs projets au Palace, dont le Kit-Kat qui sera rapidement repris par Jean-Claude Lagrèze. Il lancera par la suite, le Zarbi au Rex, puis une étonnante soirée intitulée L’Appart’ dans un grand appartement sur les Grands Boulevards, avant d’investir en 1988, la salle des Etoiles, rue du Château d’Eau, où il proposera, le samedi, l’une des premières soirées technos, avec David Guetta, Philippe Corti y organisant, quant à lui, des soirées le mardi.
Dans un même temps, après plusieurs mois de tâtonnements, les Bains-Douches récupèrent une partie du personnel du Palace, notamment Marylin, à l’entrée, et se positionnent sur de la musique plus groovy, puis de plus en plus electro.
Le Néo-Japonesque
La multiplication des one-night clubs entretient et développe un public de noctambules, ce qui permet la création de nouvelles boites de nuit avec Le Sens du Devoir, constitué d’une enfilade de caves voutées, rue des Lombards, qui durera quelques mois et, un peu plus tard, le Néo-Japonesque, dans le sous-sol d’un restaurant japonais rue Montorgueil, ouvert par un français ayant longtemps vécu au Japon et qui fonctionnera jusque dans les années 1990.
Les Domingos au Bataclan (photo: archives de Serge Kruger)
En 1987, à côté de ses autres activités, Serge Kruger lance le Domingo, tous les dimanches après-midi au Ba-ta-clan, avec un mélange de musique rock soft et de standards africains.
Rue de Lappe, plusieurs établissements vont également accueillir des one-nights clubs, dont celui de Jean-Eric Macherey, Viva Maria qui, dans mes souvenirs, est le plus sympathique et le plus long dans la durée, après le Balajo.
Le cinéma Le Louxor, qui avait été transformé quelques mois auparavant en discothèque antillaise, la Dérobade, est racheté en août 1987 par David Gérard qui en fait la plus grande boite gay de la capitale, le Mégatown, mais le lieu ferme en 1988, son propriétaire étant déjà gravement malade.
Un nouvel établissement ouvre à côté du Moulin Rouge : il s’agit de la Locomotive, orientée au départ vers le hard-rock et le métal avant de se convertir progressivement à la techno, et dont les propriétaires s’occupaient auparavant de la sécurité du Palace et du Rose-Bonbon.
Numa Roda-Gil, Jean-Eric Macherey et Hervé Duflot organisent la soirée Paris Boxon au Studio A qui vient d’ouvrir sous la direction de James Arch qui avait officié comme directeur artistique au Bus Palladium.
Une invitation pour Hommage à Debussy (NB: c´est la silhouette de Philippe Krootchey à droite)
Au printemps, mon ami Patrice Gruszkowski et moi organisons tous les vendredis Hommage à Debussy sur la péniche Boer 2, pas très loin de la station de métro Sully-Morland. Il est garanti qu’on n’y entendra jamais de Debussy.
Nous avons constitué une clientèle solide de gentils ivrognes et on y réalise un chiffre d’affaire incroyable au bar. Cette aventure sera renouvelée en 1988.
Hervé Duflot, accompagné de Jean-Marc Truong qui travaillait aux 120 Nuits, investissent le Shéhérazade pour des soirées dignes des 1001 nuits.
La salle de spectacle de Bobino, qui a été reconstruite, ouvre une nouvelle discothèque en son sein, le Wiz dirigée par l’ex-mari de Sheila, Ringo Willy Cat.
Le Pigall's et le Folies Pigalle
A la même période, dans le quartier Pigalle, de nombreuses salles appartenant à Hélène Martini finissent par accueillir des one-night clubs, c’est le cas, notamment, du Folie Pigalle, animé par la fratrie Perthus, du Pigall’s repris par Claudio Manetta-Scott et ses comparses, et du New Moon, investi par Eric Débris du groupe Metal Urbain.
Mon ami Natan propose de nouvelles soirées au Gibus, avant de s’associer à Serge Duprat pour sa soirée du vendredi au Power Station, où officie Patrick Vidal, ancien chanteur de Marie et les garçons et qui a officié comme DJ aux Bains-Douches de la période Boukobza. Il y a deux ambiances musicales dont une très techno.
Après la fermeture définitive de l’Elysée-Matignon, Paul Flandrak rejoint l’équipe qui reprend l’Observatoire et transforme le lieu en discothèque électro et gay, le Boy.
Le Rex, boite extrêmement rock, multiplie également les soirées technos. La nuit est en train de changer. Son nouveau visage est moins attrayant pour moi. Je suis atteint par une certaine lassitude. Je n’aime pas le rap, je ne tolère la house que quelques dizaines de minutes d’affilée. Pourtant, il faut quand même répondre aux goûts du public... Mais celui que j’ai créé avec les 120 Nuits a vieilli et sort moins. J’ai été l’un des promoteurs d’un nouveau style de boites de nuit, en réaction à celui plus classique des établissements comme le Régine’s, le François 1er, le Privé, le 78 (fermé en 85), l’Apocalypse (fermé en 83), l’Apoplexy (fermé en 83), l’Atmosphère, le Garage, le Memphis, le Kiss club, le Kilt, le Mimi Pinson, l’Ecume des Nuits, La Place, Là-bas, le Pacific, le Roméo club ou le Navy Club, où je ne vais jamais, même si je suis cordialement invité dans la plupart d’entre eux par les membres de mes anciens service d’ordre.
Avec ma solide expérience, je pourrais me rabattre sur un lieu de nuit plus conformiste, mais je suis persuadé qu’il faut être jeune pour s’occuper d’une discothèque et que j’ai atteint l’âge limite. Je ne veux pas finir prématurément comme Fabrice Emaer. Etre patron de boite de nuit, c’est comme être capitaine d’un vaste navire. Il faut prendre des décisions ultra rapidement sur des sujets anodins comme sur des sujets graves : que faire si tel client privilégié refuse de payer sa consommation ? Que faire si une bagarre éclate ? Que faire si des copains de videurs veulent violer en groupe une cliente ? Que faire si on surprend un vendeur d’héroïne dans les toilettes ? Que faire si une cliente avinée a vomi partout ? Que faire si un client essaie de défoncer la porte des toilettes parce que sa compagne s’y est enfermé avec un autre homme ? Que faire si un videur se dispute avec le DJ et lui casse le nez ? Que faire si on découvre qu’un client se promène avec une grenade dans la poche ? Que faire si un copain de videur complètement bourré sort un flingue et tire dans le plafond ? Il m’a déjà fallu répondre à toutes ces questions. Même s’il faut rester calme en toute circonstance, c’est un stress et un imprévu permanents. Je décide de prendre ma retraite des lieux de nuits et je m’engage, à la fin des années 1980, dans la Banque où m’attend une vie trépidante.
Marylin à l´entrée des Bains-Douches en 1988 (photo Foc Kan)
Le jeu de lumières et de lasers à la Scala en 1982
Les habitués des Bains-Douche en 1982 (avec Tristan au 1er plan)
Sources : souvenirs personnels d’Arnaud-Louis Chevallier, dates fournies par Albert de Paname, Serge Kruger, Stéphane Lozano, Numa Roda-Gil, site de Bernard Bacos « le Paris branché des années 1970 » 👉 , le site « sur un son rap » 👉, long article « la Déchirure » du numéro de Paris Capitale de novembre 1989, wikipedia
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