La mer des Antilles (photo d'illustration Facebook)
Même les personnes les plus cartésiennes ont besoin d’une part d’irrationalité. En ce qui me concerne, j’ai une formation scientifique puisque j’ai fait Math’ Sup, Math Spé, que j’ai passé les concours d’écoles d’ingénieurs, et que je suis rentré dans l’une d’entre elles, dont je suis sorti diplômé trois ans plus tard. Mais j’ai aussi été élevé en partie par mes grands-parents qui venaient des Antilles et qui m’ont baigné dans un univers où l’instinct et la croyance dans des forces occultes est permanent.
Cela se traduit pour moi, au quotidien, par tout un tas de superstitions qui peuvent étonner lorsqu’on y prête attention. Je le précise tout de suite : je ne suis pas très sensible aux croyances populaires. Je peux passer sous une échelle sans m’en émouvoir outre-mesure : je me contente de vérifier auparavant qu’elle est stable et qu’elle ne risque pas de me tomber sur la tête. La vision d’une araignée me plonge dans l’effroi quel que soit le moment de la journée où je la vois car j’en ai la phobie, mais je n’y vois aucun présage sérieux. Le passage d’un chat noir me laisse indifférent. Un parapluie ouvert dans une maison ne m’a jamais effrayé. Je ne me précipite pas pour remettre le pain à l’endroit s’il est retourné sur la table. Je ne crains ou ne me réjouis aucunement des vendredis 13, d’autant qu’en Espagne, le jour funeste est le mardi 13, ce qui montre l’absurdité de cette croyance.
Les seules concessions que j’accorde aux superstitions traditionnelles, c’est que je touche du bois pour conjurer le mauvais sort lorsque mon interlocuteur ou moi-même évoquons une hypothèse défavorable et je m’abstiens de poser un chapeau sur un lit, car c’est annonciateur d’un décès. Ces deux interdits proviennent directement de mon éducation antillaise où suivant les propos tenus, on touche du bois ou on tient du fer. Quant au chapeau sur le lit, mon grand-père qui en avait toute une collection et qui souffrait d’une grave insuffisance cardiaque veillait en permanence au respect de cette croyance qui avait bercé son enfance, se sentant lui-même, menacé au premier chef.
Les chats noirs ne m´ont jamais fait peur (photo Micah Bowen)
Cravate et parfums qui me sont fastes (photo Arnaud-Louis Chevallier)
Mes superstitions reposent sur l’expérience. Certains vêtements me portent chance. J’ai deux ou trois cravates que je vais mettre lorsque je passe une épreuve importante, qu’elle soit professionnelle, médicale ou sentimentale. De même, je vais choisir des chaussures qui me sont fastes lorsque je dois faire des analyses sanguines ou lorsque j’ai un rendez-vous que je considère comme important. Sur l’ensemble de mes sous-vêtements, maillots, slips, caleçons, boxers, il y en a qui attirent les bonnes surprises et d’autres, au contraire, qui génèrent des conflits, de la malchance ou des frustrations. C´est la même chose pour les parfums
Certains vêtements me sont défavorables. Je finis par m’abstenir de les porter même s’ils me plaisent ou qu’ils sont chics. Ils encombrent mes armoires sans que je me décide à les jeter car ils sont parfois quasiment neufs. Je ne sais jamais quand j’achète -ou qu’on m’offre- un nouvel habit ou accessoire s’il va m’être faste ou non. Les conditions dans lesquelles j’en ai fait l’acquisition peuvent constituer un indice, mais ça n’est pas suffisant. Je choisis toujours un jour où je prévois d’avoir des événements heureux pour les inaugurer. Mais parfois, la journée s’avère catastrophique ou très désagréable. Je les teste alors encore une ou deux fois, mais si c’est toujours aussi mauvais, je les range définitivement dans ma garde-robe.
Visiblement le tee-shirt de la fille de gauche ne lui a pas porté chance (photo Facebook)
Au contraire, j’ai eu, au cours de ma vie, des caleçons, des chemises, des tee-shirts, des costumes, des chaussures, des cravates dont le simple fait de les porter a toujours entrainé de bonnes conséquences. Je les use jusqu’à la corde. Pour les plus fastes, je les ménage et ne les utilise que dans les situations graves, voire désespérées. Et je ne me résous à m’en séparer que lorsqu’il est impossible de continuer à les mettre sans ressembler à un clochard.
J’ai remarqué aussi que certaines pratiques me portent bonheur. Lorsque je prends les escaliers mécaniques depuis la station de métro Opéra vers Auber, je monte un étage pour rejoindre le couloir d’où descendent trois escaliers mécaniques côte à côte et je prends celui de gauche, systématiquement, même s’il est arrêté, à moins qu’on ne puisse plus y accéder. A la station de RER Etoile, je prends toujours le deuxième escalier à partir de la gauche pour rejoindre la sortie ou les correspondances.
Farida Khelfa, physionomiste des Bains-Douches avant Marilyn, qui officiait alors au Privilège (Photo Jean-François Rault)
En 1980, lorsque j’ai commencé à aller aux Bains-Douches, boite extrêmement sélective à la porte de laquelle, bien avant son rachat par Hubert Boukobza à l’été 1984, qui y a fait travailler par la suite les physionomistes venus du Palace et du Privilège, il y avait alternativement Christian, Chino, la terrible Farida et toute une flopée de personnes toutes plus élitistes les unes que les autres. Pour conjurer le sort, je venais toujours du nord, depuis la rue de Turbigo. Lorsque je venais en taxi, je lui demandais de me déposer un peu plus haut pour prendre l’itinéraire qui m’était bénéfique. Et la seule fois où je ne l’ai pas fait, j’ai appris du videur qui m’a refusé l’entrée que c’était le patron en personne, Fabrice Coat, qui avait décidé que j’étais tricard pour une raison que j’ignore toujours aujourd’hui. Heureusement, deux mois plus tard, j’ai retenté ma chance en respectant le bon itinéraire et je suis rentré à nouveau.
Pour compléter ma panoplie anti-malchance, j’ai longtemps porté autour du cou trois médailles bénites par l’évêque de Fort-de-France que m’avait offertes ma grand-mère. Au fil des ans, deux d’entre elles se sont tellement usées que leur bélière s’est cassée. Je les garde désormais dans mon portefeuille.
Médailles miraculeuses (photo Arnaud-Louis Chevallier)
L’une de mes compagnes à qui ma grand-mère en avait également donné une, l’avait aussi rangée dans son portefeuille. Mais un jour, quelqu’un le lui a volé dans son sac. Elle en était fort tourmentée, jusqu’à ce qu’elle le retrouve, deux jours plus tard, dans une poubelle à deux cent mètres de son lieu de travail. Le portefeuille était vide, mais il contenait toujours sa carte d’identité... et la médaille accrochée au cuir avec une épingle à nourrice.
Portrait de Napoléon par Robert Lefevre
Je pense que nombreux sont les gens, comme moi, dont les superstitions aident à mieux vivre. Le roi Louis XI portait des médailles porte-bonheur sur son chapeau, qu’il donnait aux pauvres quand elles ne remplissaient pas leur office. Napoléon Ier portait en permanence sur lui des grigris contre le mauvais œil, et refusait catégoriquement de commencer un voyage ou une bataille un vendredi. Honoré de Balzac devait être impérativement vêtu d’une robe de chambre blanche en peluche fermée par une ceinture en soie pour écrire. Lord William Thomson Kelvin ne pouvait pas voyager sans un petit carnet relié en cuir rouge qu’il glissait dans sa veste, persuadé, s’il ne l’avait pas sur lui, qu’il arriverait une catastrophe à la fois sur ses travaux et sur le moyen de transport qu’il empruntait. Même Pythagore, le père du célèbre théorème, enfilait toujours sa chaussure droite en premier, afin de préserver son équilibre intérieur et d’attirer les énergies positives.
Mais le plus étonnant, en tout cas en ce qui me concerne, c’est que ça marche ! Même si mon côté logique et cartésien l’emporte parfois et que je mets un vêtement délaissé dans mon armoire parce que néfaste en me disant que la journée devrait être calme, n’ayant aucun événement majeur de prévu, eh bien, Patatrac ! Il y a toujours quelque chose de fâcheux qui m’arrive.
En revanche, lorsqu’une épreuve pénible se profile, je fais attention à mettre toutes les chances de mon côté et enfile un maximum de vêtements et d’accessoires favorables. Et si le résultat n’est pas toujours éclatant, j’ai l’assurance qu’il n’est jamais catastrophique.
J’imagine que je m’auto-conditionne pour une issue heureuse. Le cerveau est un trésor d’inventivité et d’auto-connexion. Le seul fait d’être persuadé, grâce à ce que je porte, que tout se passera bien amène mon esprit à optimiser mes réactions en fonction du but recherché.
Une famille caraïbe sur l´Ile de Saint-Vincent par Agostino Brunias
Les caraïbes, dont je suis un lointain descendant, étaient très forts sur les poisons et les contrepoisons. Beaucoup de leur savoir en la matière a disparu en même temps qu’eux. Lorsqu’une personne de la tribu se faisait mordre par un serpent, ils disaient qu’il fallait récupérer le serpent, lui faire mordre une blanche colombe, récupérer son sang et l’inoculer au blessé. Je ne sais pas exactement si c’est la bonne recette de contrepoison puisqu’elle s’est perdue, mais ça ressemblait à quelque chose comme ça. Ensuite, venait la phase la plus importante pour la guérison : toute la tribu entourait le blessé et psalmodiait jusqu’à ce qu’il aille mieux. Il n’était pas, comme dans la médecine moderne -par ailleurs très efficace-, condamné à supporter son mal face à une armada de médecins et de sachants. Son mal était pris en charge par l’ensemble de la communauté et son cerveau n’en était que plus efficace pour aider à la guérison.
C’est un peu à ça que servent les superstitions, d’après moi.
Et accessoirement, toutes les religions quelles qu’elles soient ont commencé par des superstitions.
Un magasin à Lourdes