C’est l’un des moyens d’action les plus efficaces et les plus simples: vous êtes en désaccord avec la stratégie d’une entreprise, la politique menée par un état ou le comportement d’un individu? Il suffit de le boycotter. On peut le faire aussi bien en France que dans une dictature. S’il y a suffisamment de personnes pour mener le même combat, l’impact financier sur la personne ou l’organisation visée est redoutable. C’est aussi efficace -mais moins drôle, il est vrai- que d’entartrer un pompeux cornichon comme le faisait délicieusement feu-Noël Godin, alias Georges le Gloupier.
Alain Krivine à l'élection présidentielle de 1969 (photo INA)
Le boycott contre un système, en revanche est assez vain. Après mai 1968, plusieurs mouvements gauchistes ont prôné le boycott des élections avec le slogan "élections = piège à cons". Cela s’est traduit par leur mise hors-jeu immédiate. Et de tous les groupuscules d’extrême gauche qui éclosaient à l’époque, seule la Ligue Communiste qui allait devenir Révolutionnaire en 1973 a survécu car elle avait présenté un candidat, Alain Krivine, à l’élection présidentielle de 1969.
Il reste que certains boycotts demandent une abnégation et une présence d’esprit de tous les instants. Par exemple, quelqu’un qui voudrait boycotter les États-Unis d’Amérique devrait remplacer Google par des moteurs de recherche européens comme Qwant ou Lilo, s’astreindre à remplacer WhatsApp ou Messenger par Signal ou Olvid, veiller à l’hébergement exclusivement français de toutes ses applications, bannir Facebook et X, renoncer aux sodas, lessives et dentifrices industriels, proscrire les produits de la plupart des fast-foods, ne jamais acheter d’essence dans une station Esso, renoncer aux médicaments Pfizer, MSD ou Viatris, changer de chaîne dès qu’un téléfilm américain passe, se désabonner de Netflix…
C’est quasiment un travail à temps complet. Et cela demande de s’informer sérieusement sur les complicités des états ou des entreprises, mais maintenant, avec l’intelligence artificielle, c’est devenu assez simple, même s’il y a lieu de vérifier le résultat car les machines sont loin d’être infaillibles. Mais ça a marché en Afrique du Sud où le boycott international a largement contribué à la fin de l’Apartheid.
Manifestation contre l'Apartheid (photo Associated Press)
Parfois, c’est l’état qui se charge directement du boycott. C’est ce qui se passe en cas d’embargo sur un pays. Cela fait partie du domaine réservé de l’exécutif et ça doit être porté par la diplomatie. Ça peut aussi arriver pour une personnalité artistique ou non lorsqu’elle risque de troubler l’ordre public. C’est déjà beaucoup plus discutable. Lorsque c’est le maire qui en est à l’origine, on peut estimer qu’il a la légitimité de son élection pour le faire. Si c’est un recteur d’université, on peut admettre qu’il reste maitre dans les locaux dont il a la charge. Ça reste néanmoins un marqueur politique indélébile pour celui qui prend la décision, et ça peut amener à ce qu´il soit lui-même boycotté par la suite. En revanche, lorsque c’est un préfet, il est aux ordres de n’importe quel arriviste nommé au gouvernement qui peut transformer une inimitié personnelle en affaire d’état. C’est une grave déviance de la république.
Moscou (photo 123RF)
Car la démocratie, ça n’est pas seulement organiser régulièrement des élections et respecter les choix portés par les urnes. Si c’était le cas, la Russie actuelle en serait un modèle!
La démocratie, c’est aussi veiller à ce que les minorités ou les opposants soient respectés et disposent de droits équivalents à ceux de la majorité. Quelqu’un qui ne pense pas comme les autres ou dont le comportement déplaît au plus grand nombre doit quand même pouvoir s’exprimer, dans la mesure où il ne contrevient pas à la réglementation en vigueur, laquelle doit garantir équité et pondération.
En France, il existe de multiples contre-pouvoirs pour permettre de garantir le droit des minorités. Il y a le pouvoir judiciaire, d’abord, séparé de l’exécutif depuis la Révolution Française. C’en est même le bénéfice le plus important. Et quand on voit la gabegie du système américain, on peut se dire que la Justice telle qu’elle est pratiquée chez nous ne marche pas si mal. Évidemment, il y a un manque de moyens et les juges ne sont pas infaillibles, mais globalement les erreurs judiciaires sont bien plus rares et l’insécurité est sensiblement moindre en France.
La criminalité comparée aux Etats-Unis d´Amérique et dans les pays européens en 2022 (source wikipedia)
Erreurs judiciaire officiellement reconnues ("exonerations") chaque année aux Etats-Unis (source: The Economist)
Un autre contre-pouvoir important, c’est celui des maires qui sont au plus près de la population et qui sont en mesure de relayer assez efficacement leurs souhaits et leurs difficultés. Au niveau du travail, les syndicats salariés et patronaux sont également des maillons essentiels du dialogue social et concentrent opportunément beaucoup de pouvoir, à commencer par la gestion de la Sécurité Sociale, dans le cadre établi par le pouvoir exécutif. Le droit de grève et de manifester, la liberté de la presse et la liberté d’expression constituent aussi des éléments de contre-pouvoir essentiels.
Gilet jaune sévèrement blessé lors d´une manifestation (photo Ouest France)
Lorsqu’il a été élu, Emmanuel Macron s’est mis en tête l’idée absurde qu’on pouvait gérer un état comme une entreprise. Il a voulu faire fi des contre-pouvoirs. Il a ignoré les maires. Il a méprisé les syndicats. Il a encouragé la restriction de la liberté de la presse en s’abstenant de toute interaction sur la recomposition partisane du paysage audiovisuel français entamée sous François Hollande. Il a accepté, à plusieurs reprises, de restreindre la liberté d’expression, notamment chez les jeunes: la loi interdisant les "free parties" en est une illustration éclatante. C’était une faute: la plèbe qui ne pouvait plus faire remonter ses revendications -légitimes ou non- s’est violemment manifestée avec l’apparition des gilets jaunes. Une société qui méprise les contre-pouvoirs devient extrêmement violente. Et c’est le plus court chemin pour devenir une dictature.
Un jeune femme en plein boycott (photo d´illustration Facebook)
Je préfère le boycott. Chacun peut y participer simplement en faisant ses courses, en s’abstenant de subir la propagande radiophonique ou télévisée, ou en évitant d’aller voir des spectacles déplaisants.
Pour moi, néanmoins, le boycott doit rester quelque chose de passif: quand on n’aime pas une célébrité, on se contente de ne pas aller la voir. Vouloir empêcher par la force que son intervention ait lieu, ce n’est plus du boycott, c’est un acte délibéré de violence qui contrevient à l’état de droit auquel je suis viscéralement attaché.
Ary Abittan (photo Le Parisien)
Patrick Bruel (photo Le Parisien)
Barbara Butch (photo Le Parisien)
Bertrand Cantat (photo Le Parisien)
Même si je n’éprouve aucune sympathie pour beaucoup d’entre eux et que je comprends qu’on puisse appeler collectivement à ne pas aller les voir, voire à faire pression sur les producteurs pour annuler leur venue, je compatis à la peine d’Ary Abittan, Patrick Bruel, Barbara Butch, Bertrand Cantat et tous les autres que j’oublie face à la haine de hordes hostiles qui méprisent le droit et la liberté d’expression. Ce sont les descendants des « tricoteuses » qui se délectaient de voir la tête des condamnés à mort au moment de leur sentence.
L'équipe de "La dernière" sur Radio Nova (photo Radio Nova)
Je reste dans l’opposition douce, mais déterminée. Les fake-news quasi-quotidiennes de C.News m’épuisent et m’indignent, tout comme leur obstination à défendre coûte que coûte d’ignobles individus antisémites, viscéralement attachés à la haine des juifs ou des arabes. Je ne supporte pas plus BFM.TV qui distille sans discernement la propagande des marchés financiers et des armées en guerre. Alors, je boycotte ces médias de milliardaires dont les intérêts et les aspirations sont tellement éloignés des miens. Et je vais même plus loin : même si je n’écoute quasiment plus la radio depuis longtemps, je soutiens leur concurrent émergent, Radio Nova, qui n’a certes plus grand-chose à voir avec la création de Jean-François Bizot dans les années 1980, mais qui apporte un peu d’esprit contestataire, sous l’influence d’un autre milliardaire qui a bien compris son intérêt en s’appropriant des valeurs délaissées par ses riches camarades.
Boycott ultime (photo Facebook)