Karima (photo d´illustration Facebook)
C’est une histoire vraie, d’une copine d’une des rares filles qui était au lycée Claude Bernard, en même temps que moi, alors quasi-exclusivement masculin.
Nous sommes dans les années 1970. Nous appellerons l’héroïne de notre récit, Karima.
Karima est la fille ainée d’une famille d’origine maghrébine. Elle a seize ans. Elle est mince et très jolie. Ses parents ont immigré en France, poussés par la misère et la fin des colonies. Son père a réussi à trouver un poste de fonctionnaire, stable mais plutôt mal payé. Chaque mois, il reverse presque l’intégralité de son salaire à sa femme, dont il continue à être très amoureux. Elle se charge de gérer les dépenses de la famille. Elle est séduisante, volubile, audacieuse, débrouillarde, coquète et dépensière... et souvent à court d’argent. Pour y remédier, elle fait des ménages, et divers petits boulots. De temps en temps elle trouve des combines pas toujours très légales mais pas franchement illégales non plus.
Un appartement parisien cossu dans les années 1970 (photo Elle)
Elle continue à attirer les regards mais le sexe ne l’intéresse pas beaucoup. D’ailleurs, cela ne l’a jamais vraiment intéressée. Elle s’est mise en couple avec le père de Karima, parce qu’il était bienveillant et prêt à lui pardonner tous ses caprices. De la période d’avant son mariage, elle garde le souvenir nostalgique de la façon dont elle pouvait faire tourner les têtes et considère qu’elle n’en a pas suffisamment profité, mais c’est déjà loin. Elle est désormais à Paris, la ville pleine de lumières et de tentations, et son souci, c’est de vivre, et de faire vivre sa famille, au mieux, avec les moyens limités dont elle dispose.
Elle observe depuis quelque mois que Karima attire les regards comme elle à son âge. Mais elle a été trop couvée, avec une éducation à la française, et elle ne sait visiblement pas quoi faire de ce nouveau pouvoir. En apparence, en tout cas pour sa mère, elle est trop innocente et mériterait d’être mieux formée aux choses de la vie. D’ailleurs, elle n’a pas de petit copain, se concentre avant tout sur ses études au lycée, et a gardé sa virginité, ce qui est un point important dans sa culture d’origine, même si elle vit désormais à Paris et dans les années 1970.
Karima (photo d´illustration Facebook)
Karima contribue aux dépenses familiales. Elle fait du babysitting. Elle accompagne parfois sa mère pour l’aider à faire le ménage. Elle garde l’essentiel de ce qu’elle gagne comme argent de poche mais participe aux frais de téléphone et de nourriture comme elle peut.
Au cours d’une séance de ménage avec sa fille chez un cinquantenaire veuf et sans enfant, Pierre Leblanc, elle remarque dans les yeux de son employeur comme une lueur de désir quand il regarde Karima en jupe longue vaporeuse quand elle nettoie les vitres.
Pierre Leblanc est un homme svelte, de grande taille, assez élégant, qui a perdu sa femme terrassée par un cancer quelques mois plus tôt.
Il faut dire que, dans les années 1970, on maîtrise parfaitement le diagnostic des maladies, mais on ignore comment les soigner efficacement. Une fois qu’on a détecté un problème cardiaque ou une tumeur chez un patient, on sait simplement que, sauf miracle, il n’en a plus pour longtemps à vivre. L’espérance de vie est de 69 ans alors qu’elle est de 81 ans aujourd’hui.
L´entrée de la radio Europe n°1 (photo extraite du groupe Facebook Champs Disques)
Pierre Leblanc, ancien grand reporter, est l’un des dirigeant de la radio Europe n°1, l’une des cinq stations qui émettent sur le territoire français, puisqu’il s’agit encore d’un monopole d’état contrôlé par la Sofirad. Sans être milliardaire, il a un train de vie très correct qui fait rêver la mère de Karima. En plus, il connait du monde, ce qui est toujours utile, surtout quand on est immigré.
Un jour où elle se trouve seule avec lui, elle lui propose que sa fille lui fasse office, une fois par mois, de « dame de compagnie ». Il pourra l’amener au restaurant, au théâtre, et finir l’entrevue chez lui où il pourra, s’il le souhaite, se masturber devant elle plus ou moins dévêtue, mais avec interdiction de procéder à la moindre pénétration. En contrepartie, il versera une rente mensuelle équivalent à un SMIC.
Pierre Leblanc, encore peiné du décès de sa femme ne pensait pas pouvoir profiter d’une telle opportunité. Il accepte avec enthousiasme. La mère convainc ensuite Karima de consentir à cette obligation en mettant en avant le fait qu’il n’y aura aucune relation sexuelle de sa part, que ce sera sa façon de participer aux dépenses du ménage et surtout à l’épargne nécessaire pour ses futures études. En plus, ça lui permettra de voir du beau monde.
Les pieds de Karima (photo d'illustration Facebook)
Effectivement, pendant plusieurs mois, Pierre Leblanc va emmener Karima à des avant-premières, il va l’inviter dans de bons restaurants, il va lui présenter des journalistes et des écrivains en vue. Et chaque fin de séance se terminera inlassablement par une masturbation rapide avec éjaculation sur les pieds ou sur le haut des cuisses de Karima, étendue sur son canapé après avoir retiré ses vêtements mais ayant gardé son slip et son soutien-gorge.
Nous sommes au début des années 1970. Même si l’âge de la majorité est de 21 ans et pas encore de 18, la définition du viol est très restrictive : elle ne concerne que la pénétration forcée du sexe de la femme par le sexe d’un homme. Avant la loi de décembre 1980, toutes les autres formes de pénétration (anale, buccale, digitale) sont considérées comme des attentats à la pudeur et non comme des viols. De plus, le viol n’est pas encore passible de la cour d’assises. Il ne le sera qu’à partir de 1994. Ce que fait Pierre Leblanc, avec l’accord explicite de la mère de Karima est donc parfaitement légal, au moment où il le fait. La loi n’est jamais rétroactive dans les démocraties.
Défilé de mode des années 1970 (photo: Pinterest)
Pierre Leblanc, qui est d’un naturel plutôt gentil, fait de son mieux pour faire plaisir à Karima. Il lui offre des vêtements à la mode. Il lui achète des livres car elle adore la lecture. Et il lui trouve même un emploi au sein de la rédaction d’Europe n°1 où elle évoluera jusqu’à prendre des responsabilités, ce qui est assez remarquable à l’époque pour une jeune femme, qui plus est, issue de l’immigration.
Le drugstore Publicis de Saint-Germain en 1970 où on trouvait toutes les nouveautés littéraires au rayon librairie (photo: Les Nautes de Paris)
La pièce de théâtre "La cage aux folles" créée en 1973 (photo: Bernard Lipnitzki/Roger-Viollet)
Quant aux séances mensuelles, elles s’arrêteront au bout de deux ans, lorsqu’elles commenceront à être trop pesantes pour Karima. Elle en gardera un souvenir globalement déplaisant mais elle l’enfouira dans sa mémoire pour passer à autre chose. Il resurgira de façon erratique, à chaque nouveau traumatisme, comme le suicide, plus tard, de l’ancienne fiancée de l’un de ses compagnons ou la maladie de son père, accentuant un mal-être général venant avant tout de l’impression qu’elle a de se sentir déracinée. Mais comme la nature est bien faite, la plaie se refermera pendant de longues périodes de bonheur. C’est en cela que notre cerveau est habile. Il estompe et même efface parfois les souvenirs douloureux. « Avec le temps, va, tout s’en va... » comme le chantait fort justement Léo Ferré.
Une trop grande différence d´âge entre partenaires: le nouveau tabou absolu ? (photo d´illustration Facebook)
Si cette histoire avait eu lieu aujourd’hui, ce monsieur de plus de cinquante ans qui traine dans des tas d’endroits chics avec une mineure qui n’est pas sa fille aurait, pour le moins, suscité des commentaires surement bien plus vifs et acerbes qu’il y a cinquante ans. Il y aurait sûrement eu « une bonne âme » pour convaincre Karima de porter plainte. On aurait traité le pauvre Pierre Leblanc de pédocriminel, alors qu’il n’a en aucun cas pris l’initiative de cette petite amourette à sens unique. On dénoncerait dans un deuxième temps la « passivité » de la mère ou l’absence totale du père. Et l’occasion aurait été trop belle pour médiatiser ce malheureux épisode pour épancher le voyeurisme de la foule de gens qui ne vivent leur existence que par journaux ou Internet interposés. Aurait-il fallu poursuivre quelqu’un devant les tribunaux et qui ? On aurait, en plus, sûrement trouvé un biais pour incriminer l’Etat qui, en l’occurrence, n’y est strictement pour rien.
Cela aurait été, pour Karima, la double ou la triple peine : non seulement elle a subi des attouchements non désirés, mais ce serait aussi l’humiliation de couvrir sa famille -qu’elle continuait à aimer- d’opprobre et de perpétrer à l’infini le souvenir d’une série de moments déplaisants qui mettent avant tout en évidence le décalage culturel et la pauvreté de son milieu d’origine.
Exemple d´hygiénisme forcené: ce tryptique de Jérôme Bosch a été censuré sur le compte Facebook d´A.-L. Chevallier (photo: Musée du Prado)
Depuis des années on assiste, partout à travers le monde, à un rétrécissement drastique du champ des libertés individuelles. Pour moi, c’est la résultante à la fois de la surpopulation mondiale (on est de plus en plus les uns sur les autres -de la même culture ou non-) et de l’hygiénisme forcené véhiculé par Internet et les réseaux sociaux.
Il y a toujours plus de dictatures et elles jouissent de moyens de plus en plus efficacement répressifs au quotidien. Mais cette tendance s’exprime également dans les pays démocratiques où les lois ne cessent de vouloir s’étendre au détriment du libre-arbitre individuel et où les relations entre la police et la population sont, un peu partout, de plus en plus violentes.
La rue Blondel à Paris en 1983 (photo: Bruno de Hogue)
A titre d’illustration, en France, on a connu l’interdiction progressive de l’usage de la cigarette dans l’espace public. Je rappelle qu’au début des années 1990, les fumeurs pouvaient s’en griller une partout, y compris dans les hôtels, les restaurants et les avions. De même, l’usage de la voiture a été réduit de façon draconienne dans la plupart des grandes villes. Le fait d’aller voir une prostituée est devenu un délit depuis 2016. Plus récemment, une loi a été votée pour réprimer sévèrement les jeunes qui écoutent de la techno dans des lieux déserts. Il ne s’agit pas de dire avec quelles mesures on est d’accord ou non, mais simplement de constater qu’il y a une restriction constante des libertés.
Dans les années 1980, on pouvait fumer dans les bistrots (photo: Ouest-France)
Des jeunes qui écoutent de la techno dans un endroit désert: désormais, c´est interdit en France (photo Mixmag)
Et dans un même temps, la police agit de façon de plus en plus violente : les centaines d’éborgnés et d’éclopés parmi les gilets jaunes ou les écologistes pacifiques opposés aux méga-bassines peuvent en témoigner. Evidemment, la rage des agents supposés défendre l’ordre public engendre une colère proportionnelle chez leurs opposants ce qui provoque une inflation vertigineuse de la brutalité des rapports au sein de la société.
La police ICE aux Etats-Unis (photo: La Croix)
Mais la restriction des libertés n’existe pas qu’en France. La nouvelle police fascisante ICE aux Etats-Unis en est aussi une illustration. Au Canada, c’est depuis 1993 que le seul fait de regarder une passagère avec insistance dans les transports publics peut être sévèrement sanctionné au titre du harcèlement visuel. Encore faut-il établir le délit. Depuis, les textes ont été étoffés pour inclure le cyberharcèlement ou le « revenge porn », ce qui ajoute un peu de confusion à l’ensemble. Plus récemment à Singapour, pour enrayer la reproduction des moustiques tigres, on a institué des peines de 200 SG$ pouvant aller jusqu’à 5000 SG$ et trois mois de prison en cas de récidive pour les habitants qui laissent stagner de l’eau à leur domicile (dans des bacs à fleurs, des bassins décoratifs, des aquariums).
Au canada, on ne touche pas, ce qui est normal, mais on n´a pas le droit de regarder non plus... (photo: Le repaire des motards)
Ça, c´est interdit à Singapour (photo: Atout Loisir)
Partir vers une destination lointaine paradisiaque sera-t-il un jour interdit ? (photo d´illustration Facebook)
Notre espace de liberté diminue au fil des décennies. Demain, sous l’effet de probables pénuries d’eau, sera-t-il interdit de prendre des bains ou des douches ? Et voudra-t-on criminaliser ceux qui se lavent tous les jours aujourd’hui, de la même façon qu’on a voulu appliquer notre arsenal moral et législatif actuel à des comportements d’il y a trente ou quarante ans qui ne tombaient pas sous le coup de la loi d’alors ? Interdira-t-on également de partir en vacances loin, au soleil, avec effet rétroactif ?
La promiscuité liée à la surpopulation de la Terre n’est pas prête de s’arrêter. Le dérèglement climatique et les flux migratoires qui en découlent également, non plus. Dans ces conditions, il est évident que nous allons subir de nouvelles interdictions pour lesquelles nous sommes tous, aujourd’hui, potentiellement coupables, car les crimes économiques, relationnels, écologiques, comportementaux vont se multiplier dans des directions, pour le moment, imprévisibles. Et le déshonneur lié à la moindre présomption de délit va, lui aussi, s’accentuer car chacun d’entre nous, dans une vie de plus en plus exsangue, va avoir tendance à se consoler en se délectant de la condamnation -au moins médiatique- du voisin. Même sans connaître le détail des affaires, nous voulons tous nous ériger en juges.
Pourtant, ça serait bien, avant d’écouter les abjects accusateurs dans les médias, qu’il s’agisse d’avocats en mal de publicité ou d’associations nauséabondes de défense de dogmes les plus divers, de réfléchir à l’impact du battage qu’ils orchestrent sur la quiétude de la victime qui, dans bien des cas, ne souhaite qu’une seule chose : oublier l’épreuve qu’elle a traversé. Heureusement pour elle, en restant silencieuse, Karima, elle n’a pas connu cette nouvelle salissure.