Le minitel qui a permis l'éclosion des sites pornographiques du type 3615 Ulla, à l'origine de la fortune de Xavier Niel
Dans les années 1970 et 1980, j’étais jeune. Je lisais modérément la presse quotidienne ou périodique. Je regardais la télévision et écoutais la radio qui constituaient des sources importantes d’information. Internet n’existait pas. Le Minitel est apparu en 1982 et j’ai consenti à me munir d’un terminal trois ans après, que j’ai d’ailleurs rendu au bout de quelques semaines seulement, ayant vu ma facture de téléphone exploser à la suite d’un usage intensif du très addictif Minitel rose.
J’ai su plus tard, de l’aveu même d’Alain Perissé qui dirigeait Radio Cité 96 mais qui avait commencé dans l’industrie de la messagerie rose, que tout comme son concurrent de l’époque Xavier Niel, c’est lui qui, accompagné de quelques compères, passait sa journée derrière l’écran à se présenter comme « Jolie coquine en chaleur » ou « Chatte baveuse excitée ». Cela explique sans doute pourquoi malgré la fulgurance de mes propos, je n’ai jamais réussi à concrétiser le moindre rendez-vous par Minitel. J’en ai gardé une aversion pour toutes les applications de rencontres apparues quelques décennies plus tard.
Un bistrot des années 1970, épicentre de la vie sociale
Mais revenons aux années 1970 et 1980. Lorsque je discutais avec des copains, ou même avec des inconnus, dans des bistrots, il y a des tas de sujets sur lesquels je ne m’exprimais pas, car soit ils ne m’intéressaient pas, soit j’estimais être trop peu informé pour prétendre avoir un avis sur le sujet.
En particulier, je ne prenais jamais part à la moindre conversation sur le foot, ou sur le sport en général, car ça m’a toujours complètement indifféré et que je n’en connais même pas les règles de façon précise. De même, je ne prenais pas position sur les faits divers car ça ne me passionnait pas et que je n’étais pas dans le secret de l’instruction ou de l’enquête policière. Je ne m’exprimais pas plus sur la mode qui était affaire de spécialistes.
Lorsque je parlais de musique, c’est parce que j’avais entendu ce que faisait le groupe ou l’artiste à la radio ou même que j’avais acheté son disque. C’était pareil pour les films: je ne parlais que de ceux que j’avais vus au cinéma ou que j’avais envie de voir, attiré par son réalisateur, ses actrices, jeunes et jolies ou même son affiche un peu émoustillante. J’étais au moins capable de décrire pourquoi cela suscitait mon désir.
Le contrôle informatisé d'analyse de surfaces métalliques dans une chambre ultravide par spectroscopie de photoélectrons (photo ci-dessus du CNRS) ne suscitait de commentaires que de la part de spécialistes
Tout autour de moi, c’était la même chose. Lorsqu’on parlait d’un sujet pointu sur la médecine ou la science, seuls les spécialistes prenaient part au débat, les autres écoutaient sagement et essayaient, pour les plus malins, de s’instruire à l’occasion. On parlait peu de religion, également considérée comme une affaire de spécialistes. Si on voulait aborder des thèmes un peu philosophiques, on se contentait de disserter sur la politique où à peu près tout le monde avait un avis et un début d’argumentation.
A côté de la politique, d’autres sujets intéressaient le plus grand nombre, comme la bouffe, les émissions de télévision, les vacances…
Pour le reste, les conversations étaient fournies mais s’appuyaient souvent sur une stricte matérialité tangible et palpable pour tous les interlocuteurs. Les garçons parlaient des filles et des différents émois qu’elles pouvaient provoquer. Je présume que c’était l’inverse chez les filles. On s’exprimait sur des projets à court ou à long terme mais dont nous étions directement les acteurs. C’était badin mais ancré dans notre réalité de tous les jours. Et lorsqu’on n’avait pas d’idée sur une question, on se taisait, sauf à prendre le risque d’apparaître complètement crétin ou bourré ou les deux.
Une plage de vacances dans les années 1970. Sans portable, les gens se parlaient
Même dans le cadre toujours compliqué des relations entre les garçons et les filles, les choses étaient plus simples car... les gens se parlaient
Même si on avait des avis politiques divergents, on pouvait boire une bière ensemble sans se facher
Les avis étaient nuancés. Même les plus militants lorsqu’ils parlaient politique acceptaient la contradiction sans en venir immédiatement aux insultes. Elles arrivaient quand même assez vite, pouvant engendrer des brouilles passagères ou définitives suivant le degré d’intelligence des protagonistes. Mais il y avait toujours une phase de débat relativement pacifiée. Pour les plus sensés, c’était l’occasion d’affiner leur raisonnement en trouvant des parades aux argumentations adverses.
La technologie restait frustre. Les portables n’existaient pas, ce qui explique pourquoi il est malaisé maintenant de retrouver des photographies des années 1970 et 1980. Lorsque dans une discussion, il y avait un doute sur un point, on ne regardait pas son téléphone pour avoir la solution. Les plus téméraires attendaient de rentrer chez eux pour consulter leurs archives personnelles ou l’Encyclopædia Universalis. Les débats pouvaient donc se terminer sur une incertitude, ce qui permettait de n’avoir ni vainqueur ni vaincu.
L'image de l'informatique dans les années 1970 et 1980: on est loin d'un univers ludique et addictif
Quant à l’informatique, elle se développait dans les entreprises mais pénétrait rarement la sphère familiale et en tout cas, elle ne faisait pas particulièrement rêver. Les technophiles amateurs étaient généralement vus comme des personnes boutonneuses et sans grande fantaisie, avec une tendance à regarder l’univers au travers d’une pensée simplifiée, strictement binaire, directement héritée de la logique des ordinateurs. Dans la plupart des discussions, ils restaient silencieux et s’ils parlaient sur des sujets qu’ils maîtrisaient mal, ils étaient vite assimilés à des benêts.
Puis Internet est arrivé. Timidement d’abord, d’autant que les ménages étaient peu équipés en ordinateur. Il a fallu, dans les années 2000 que France Télécom fasse des campagnes intensives pour que les familles se dotent de micro portable.
Avec optimisme, on pensait que l’accès à une masse considérable de connaissances ne pouvait qu’élever l’esprit du plus grand nombre, même si on se doutait bien, comme cela avait été le cas avec le minitel que la démocratisation de cette nouvelle technologie passerait d’abord par la fréquentation acharnée des sites de cul.
L’acculturation de la pornographie a dépassé tous les pronostics, supplantant même toute éducation sexuelle pour les plus jeunes. Ce que l’on avait sous-estimé, en revanche, c’est qu’aucune information n’allait avoir besoin d’être vérifiée avant d’être accessible sur le net. Ça marche plutôt bien pour Wikipedia où le système de correction par la communauté est plutôt fiable. En revanche, partout ailleurs, le nombre de fake news est infini, en concurrence directe avec des faits réels tout à fait vérifiables. C’est ainsi que des communautés parfois gigantesques se constituent tout autour de la Terre et s’auto-renforcent autour de concepts débiles et parfois dangereux.
Les réseaux sociaux promeuvent des images plutôt que des mots. Et lorsque quelqu’un y écrit un texte, il a intérêt à ce qu’il soit le plus court possible s’il veut avoir une petite chance d’être lu par le plus grand nombre. Le mieux est qu’il soit de la longueur d’un slogan. Dès lors, le dialogue s’appauvrit. On ne raisonne plus, puisque ça demanderait de s’expliquer sur trop de paragraphes. On préfère des formules vides mais percutantes, ou encore des photos ou des vidéos, qui valent certes mieux qu’un long discours, mais qui font plus appel au sentiment qu’à la raison.
Pour qu’on clique sur le lien de l’Imprévu Permanent il est -statistiques à l’appui-, quinze à vingt fois plus efficace de mettre une jeune fille dénudée sur Facebook, qu’un résumé du sommaire.
Dans un même temps, comme Internet donne l’illusion d’avoir accès à tout et qu’il est disponible de partout et à toute heure sur son mobile, sa tablette ou son ordinateur, on est censé avoir un avis sur n’importe quel sujet, même ceux qui nous dépassent.
Un illustre inconnu est soupçonné d’avoir eu un comportement délictueux à l’autre bout du monde? On est quasiment sommé de se prononcer sur sa culpabilité comme si on était juge ou victime et qu’on savait tout de la législation du pays où il se trouve, alors qu’on ne connait pas les faits et qu’on n’est même pas concerné. Un chercheur au visage disgracieux découvre une solution révolutionnaire à un problème? On se croit autorisé à porter un verdict sur le bienfondé de sa découverte en ne considérant que sa seule apparence physique. Un conflit éclate entre deux pays dont on ne sait même pas où ils se trouvent? Ça n’empêche pas de donner raison à l’un ou à l’autre...
Nous sommes entrés dans l’ère de la pensée binaire. Sur tous les sujets, il faut avoir un avis. Qu’importe s’il est documenté, réfléchi ou logique. Ce qui est impératif, c’est d’exister au travers de son opinion et de déverser son immonde haine putride sur tous ceux qui ne partagent pas la même.
Les radios et télévisions, jadis soucieuses d’un choix éditorial équilibré, sont désormais concurrencées par Internet et les réseaux sociaux et s’essaient à la surenchère dans les informations agissant sur la fibre de l’émotion. Les sujets essentiels que sont la géostratégie, le droit international ou l’économie sont laissés de côté au profit d’actualités très secondaires sur le mœurs, les sports ou les loisirs.
Il n’y a plus de bistrot pour confronter ses idées. Les gens sont de plus en plus seuls et tristes. Cachés derrière leur téléphone ou leur micro-ordinateur, ils se sentent investis d’éradiquer les idées de tous ceux qui ne pensent pas comme eux. C’est le ferment idéal pour l’éclosion de tout un tas de Goebbels en herbe qui n’ont qu’à trouver un mot magique pour dénoncer toute la détresse du monde.
Un fait divers a lieu à cinq cent kilomètres de chez soi, avec des personnes qu’on ne connait pas? Ça ne fait rien : on a un avis! Et selon les affinités politiques, c’est la faute de l’immigration, c’est la faute du patriarcat, c’est la faute de la dette de la France, c’est la faute du dérèglement climatique...
Et petit à petit, la pensée binaire lobotomise les humains, bientôt dépassés -et donc forcément, à terme, dirigés- par l’Intelligence Artificielle. Et quand on voit comment Facebook, pour un problème mineur, arrive avec l´Intelligence Artificielle à le rendre insoluble et kafkaïen, on ne peut que frémir d´effroi.
L Intelligence Artificielle au service de Facebook