Aux 120 Nuits, les expositions étaient installées dans des cages en bois à côté de la piste de danse, ce qui permettait de donner à l´espace une taille plus humaine. (Photo parue dans "Rock en Stock" et conservée par l´Université de Tours 👉)
J’aime bien les expositions ou les vernissages qui ont lieu dans des espaces qui ne sont pas, a priori, destinés à les recevoir. C’est mon côté punk, refusant le cadre bienséant où chaque activité se voit assignée. Dans les années 1980, j’adorais les squats où étaient organisés des défilés underground ou des concerts chics et futuristes. J’affectionnais les lieux détournés, les rencontres surréalistes et les peintures qui sortent des musées ou des galeries. Après tout, c’est bien leur vocation première d’être apposées à un mur où on ne les attend pas, dans un appartement où elles apportent chaleur et souvenirs, dans un bureau où elles transcendent le quotidien routinier ou dans un espace public où elles ouvrent une fenêtre sur la beauté et la singularité. Pour moi, il faut que l’Art s’échappe de son cadre habituel et c’est la raison pour laquelle, il y avait de nouvelles expositions chaque semaine dans la première discothèque que j’ai dirigée en 1983 et 1984, les 120 Nuits.
En ce jour d’été, parmi les multiples festivités qui me sont parvenues, je remarque un événement organisé par la galerie Roanne de Saint-Laurent, au 15 rue de Musset, dans la partie sud du seizième arrondissement, dans un lieu atypique et en association avec un cabinet d’avocats. Je connais bien cette rue, où se trouve l’école communale que j’ai fréquentée du CE2 au CM2 et où les souvenirs m’assaillent à chaque fois que mes pas m’y amènent. Le bâtiment n’a pas changé, austère et sobre et chargé de mystères vu de l’extérieur. L’exposition a lieu en face, dans un petit complexe de bureaux où Claude François, l’autre « Monsieur 100 000 volts », avait installé la rédaction de ses magazines destinés à entretenir les fantasmes des jeunes filles qui le suivaient.
La rue de Musset et son école communale (photo: Mairie de Paris)
Les œuvres présentées, magistrales, sont des fresques dessinées à l’encre avec un soin et une minutie qui forcent le respect. L’artiste, Geralda Van Der Es puise son inspiration dans la mer, omniprésente aux Pays-Bas, son pays d’origine. Depuis, elle s’est installée dans en Charente Maritime, où elle trace à la plume, inlassablement, des vagues déchainées ou des étendues nautiques plus calmes dont on pressent qu’elles reprennent des forces avant la tempête. Parfois, sa main coule sur le papier à l’écoute de ses rêves et transforme vagues et écumes en formes oniriques pleines de sensualité et d’esthétisme.
"Finding the way" (photo galerie Roanne de Saint-Laurent)
"Source" (photo galerie Roanne de Saint-Laurent)
"Aimer" (photo galerie Roanne de Saint-Laurent)
"Charismer" (photo galerie Roanne de Saint-Laurent)
"Odissey" (photo galerie Roanne de Saint-Laurent)
L’exposition qu’elle propose s’intitule opportunément « Eau delà ». Ses tableaux hypnotiques amènent le spectateur à une réflexion intérieure, comme un rêve qu’on essaie d’interpréter. On s’arrête sur les détails qui le composent, qui semblent reproduits à l’infini lorsqu’on en examine chaque centimètre carré. C’est à la fois apaisant et merveilleux comme les gravures d’Albrecht Dürer -ou de Gustave Doré dont on se souvient en France, dans l’inconscient collectif, de la façon dont il arrivait à donner vie aux récits de Charles Perrault ou de Jean de La Fontaine-.
Pour assurer la régularité de ses traits, Geralda Van Der Es m’explique l’importance des plumes qu’elle utilise et dont elle a exposé un échantillon dans l’une des salles du lieu où nous sommes. Elle fabrique également sa propre encre, une encre du Japon et non de Chine, à partir de bâtons de charbon noir, mais elle confie que sa composition exacte doit rester un secret. Le noir qui se dégage de ses tableaux est uniforme et soyeux. Il atteste de la maîtrise de la fabrication de son encre du Japon, autre pays maritime.
Tableaux et coffret de plumes de Geralda Van Der Es
"Highrise" (photo galerie Roanne de Saint-Laurent)
"Split ways" (photo galerie Roanne de Saint-Laurent)
Je poursuis ma visite et découvre dans une autre pièce, une série de profils de personnalités célèbres, juste esquissés avec des centaines de traits parallèles. C’est à la fois surprenant et très actuel, et cela donne une impression de mouvement, comme si le visage dessiné était une météorite. L’artiste me confie qu’elle a réalisé un portrait de Trump et qu’elle l’a plaisamment placé dans les toilettes. C’est amusant.
"Immerge #5" (photo galerie Roanne de Saint-Laurent)
"Sea-âtre" (photo galerie Roanne de Saint-Laurent)
Dans la pièce suivante, je tombe sous le charme d’un tableau d’où les éléments dessinés semblent vouloir s’échapper : on en trouve sur le cadre et même sur le mur. Je ne peux que souscrire à cette nouvelle référence punk, où l’œuvre s’échappe littéralement du cadre où elle était assignée.
Sheveningen (photo Arnaud-Louis Chevallier)