Le monde est désespérant et cela fait longtemps que j’ai renoncé à attendre qu’il s’améliore. Je me réfugie dans les petits bonheurs de tous les jours. Il n’y en a aucun de mesquin. Et tous sont porteurs d’intenses délices, même s’ils sont éphémères: m’asseoir à la terrasse d’un café et regarder les gens passer, découvrir une ville ou un quartier à pied, retrouver de vieux amis et se remémorer des anecdotes plus ou moins graveleuses, fantasmer sur les femmes qu’on croise… Mais il y a un loisir que je place au-dessus, c’est faire des courses en heureuse compagnie.
J’aime aller au marché et déambuler au milieu des étals de toutes les couleurs. J’aime sentir les effluves des fruits mûrs qui, comme des animaux abandonnés, essaient de faire un signe -au moins olfactif- pour qu’on les ramène avec soi. J’aime le crépitement des rôtissoires où les volailles de toutes sortes se font dorer comme des touristes à la plage ; elles tournent et paressent lascivement installées sur des broches, comme des jeunes filles voluptueuses étalées sur le sable. Je salive devant les charcuteries, rappelant la diversité des courbures et des colorations humaines. Je suis fasciné par les incroyables fromages prêts à me raconter leur histoire et celle des animaux dont ils proviennent. Quant aux plats exotiques, prêts à être dévorés, c’est une invitation au voyage, dans des contrées inconnues, ou saveur et sensualité se mélangent irrésistiblement.
Dans les pays tempérés, les odeurs se mélangent pour tracer un chemin qu’on suit sans même y penser. Sous les tropiques, elles sont exacerbées et accentuées par la tonalité et l’accent des vendeuses et par la chaleur ambiante qui, inexorablement, vous enferment à l’extérieur de l’espace réservé aux autochtones. C’est intense en émotions et découvertes mais le cheminement est rapidement épuisant. Mais il est nécessaire si on veut comprendre comment les gens vivent.
Avec ma première compagne, aujourd’hui disparue, nous affectionnions de nous promener dans le marché à côté du bassin de la Villette, avec ses fruits et légumes parmi les moins chers de la capitale et ses grills avec des demies têtes de mouton. Elle connaissait la plupart des commerçants qui, souvent, lui offraient des surplus de denrées un peu trop mures pour être vendues. On finissait inexorablement notre périple par la boulangerie où ni l’un ni l’autre ne pouvions résister à un Paris-Brest, un Mont-Blanc ou une corne de gazelle. Lorsqu’il faisait froid, nous terminions au bistrot en face pour se réchauffer et s’il faisait chaud, nous allions au même bistrot, mais pour se rafraichir.
Lorsque nous habitions ensemble, près du marché couvert Saint-Quentin, c’était un plaisir hebdomadaire de se retrouver à fantasmer sur les repas que nous allions nous concocter amoureusement dans la semaine, devant l’étal du traiteur italien ou devant les fruits et légumes du commerçant vietnamien. Même si ça se terminait la plupart du temps par l’achat de gnocchis... Faire les courses, c’est aussi faire des projets culinaires en commun, où chacun apporte sa touche de saveur et de créativité. A deux, ça permet de confronter ses envies et ses désirs et ça installe une quiétude bienveillante dans les rapports au quotidien.
Photo Arnaud-Louis Chevallier
Avec ma compagne actuelle, lorsque nous partagions un appartement près de la place Jourdan, à Etterbeek, au sein de Bruxelles-Capitale, c’était le marché qui venait à nous. Comme la place était en travaux, les vendeurs ambulants s’installaient au pied du petit immeuble où nous étions. Et c’était une délicieuse sensation d’être réveillé le dimanche matin par le brouhahas amical de la foule faisant ses courses et les odeurs de savoureuses cuissons qui s’élevaient jusqu’à nos fenêtres. Nous descendions vers midi pour nos propres emplettes, moi salivant devant les patates, dont elle m’accusait malicieusement de les préférer à elle. Il y avait un vendeur italien qui proposait des énormes olives vertes presque fluorescentes. Nous achevions notre tour en lui en achetant une grosse poignée. Là encore, lorsqu’il faisait froid, nous terminions au bistrot à côté pour se réchauffer et s’il faisait chaud, nous allions au même bistrot, mais pour se rafraichir.
Photo Bruxelles City News
Lorsque nous avons déménagé à Saint-Gilles, près de la place Stéphanie, nous allions au marché de la rue Jourdan. Eh oui ! A Bruxelles, il y a un place Jourdan et une rue Jourdan, distantes d’au moins deux kilomètres et où se trouvent des marchés le dimanche. En toute complicité, nous savions où aller pour faire plaisir à l’autre. Faire les courses ensemble, c’était devenu une sorte de préliminaire qui permettait d’apaiser les tensions et de partager les mêmes émotions. Et nous finissions rue Vanderschrick, à « La porteuse d’eau » ou dans un délicieux restaurant portugais juste à côté.
J’apprécie également les rues commerçantes où l’on baguenaude de la vitrine d’un pâtissier à celle d’un épicier, puis d’un boucher, à celle d’un poissonnier ou d’un traiteur. Même les supérettes, avec leur côté familier, leurs bouteilles d’eau gazeuse sagement alignées comme des collégiennes en uniforme, leurs vitrines remplies de produits sous cellophane, leurs rangées de yaourts dans des bacs d’une propreté hygiéniste me comblent de la satisfaction délicieusement rétrograde du consommateur compulsif qui croit que l’opulence passe par l’accumulation de biens périssables.
A Paris, je repasse toujours avec nostalgie rue Cler où, petit, j’allais faire les courses avec mes grands-parents maternels. On y achetait du saumon, des côtelettes d’agneau, des pommes de terre nouvelles pour les faire sauter à l’ail et au persil et des asperges lorsque c’était la saison, que ma grand-mère préparait à la flamande. Autant de plats que nous adorions tous les trois et qui restent ancrés dans ma mémoire. Le hasard a voulu que ce soit aussi dans cette rue qu’est née mon autre grand-mère et les souvenirs m’y submergent à chacun de mes pas. Mais les magasins y sont devenus luxueux et hors de prix, hélas. J’achète plus volontiers mes aliments rue du Faubourg Saint-Denis, à côté de chez moi, ou rue Montorgueil, un peu plus bas, où j’adorais trainer avec une adorable actrice blonde, toujours sexy et court vêtue, qui attirait les regards des envieux vers nous. Elle est hélas aujourd’hui décédée, elle aussi.
Je ne me suis jamais lassé non plus de suivre la femme qui vivait à mes côtés lorsqu’elle décidait qu’elle n’avait plus rien à se mettre. Toutes mes compagnes ont toujours eu un moment où elles considéraient qu’elles devaient changer leur garde-robe et que j’étais le parfait complice pour pouvoir le faire avec elles. Chacune avait son quartier de prédilection. Avec l’une d’entre elles qui aimait bien me faire dépenser de l’argent, nous allions à Saint-Germain-des-Prés ou même rue de la Paix. Avec une autre, plus raisonnables, nous écumions les rues du Sentier ou de la place de la République.
Les séances d’achat de vêtements -et de sous-vêtements- sont toujours sensuelles. J’attends devant la cabine d’essayage qu’on m’incite à passer une tête à travers les rideaux et je découvre, émerveillé, comme un client de peep-show en séance privée, de nouvelles tenues qu’on ôte et qu’on change en dévoilant au passage un corps voluptueux. Et ce qui achève de me ravir, c’est le sourire jusqu’aux oreilles de ma compagne à la sortie du magasin, si l’achat a été fructueux.
Photo Savage X Fenty
Il n’y a que les hypermarchés entourés de parkings géants, dans des zones industrielles, qui m’insupportent vraiment. L’étalage, à perte de vue, de denrées anonymes où aucun repère à taille humaine ne permet de se sentir bien, me plonge dans une angoisse existentielle. Je suis sur une autre planète, un échelon transitoire, prélude à une mort cérébrale certaine. Les autres clients, loin d’être des individus avec lesquels on peut échanger, deviennent une foule hostile de zombies malfaisants.
Je comprends bien comment les malheureux habitants de territoires excentrés qui n’ont comme seul horizon qu’un abominable hypermarché, finissent tous par sombrer dans la haine de tout ce qui ne leur ressemble pas. Faire les courses, ça n’est pas seulement acheter de quoi se nourrir, c’est avant tout un moment de convivialité, où doivent se mélanger désirs, rêveries, bienveillance et souvenirs touchants.
A trop penser les villes et les campagnes de façon anarchique, avec comme seuls principes le respect de règles budgétaires strictes et l’émergence d’un retour sur investissement juteux, on fabrique une société morcelée où tout le monde se déteste. Vivement le retour des plans quinquennaux pour l´Aménagement du Territoire au niveau de l’Etat, avec à leur tête un vrai ministre visionnaire, humaniste et social, ayant un véritable pouvoir de décision.
Les photos non créditées viennent toutes de Facebook