Exemples de moustaches à la fin du XIXème siècle (extrait du site liseantunessimoes.com
Aborder la question de la pilosité sous le Second Empire, c’est s’aventurer dans une forêt de signes où le poil n’est jamais innocent. Sous Napoléon III, le visage de l’homme n’est plus cette table rase néoclassique héritée des Lumières ou de la rigueur spartiate du Premier Empire - où la moustache demeurait strictement réservée aux soldats d’élite, privilège des vainqueurs d’Austerlitz et de Marengo. Désormais, le visage devient une architecture, un manifeste. Et au centre de cette composition, trône le Prince-Président devenu Empereur, dont la moustache effilée et le bouc pointu dessinent, à eux seuls, l’horizon politique d’une époque.
Car Napoléon III ne surgit pas dans un vide stylistique. Il hérite d’une « guerre des mentons » qui couve depuis 1830. Théophile Gautier (1811-1872), fin observateur des modes, notait déjà en 1830: « des moustaches civiles, et même quelques virgules à la Jules Mazarin », avant de voir surgir, quelques années plus tard, « des mines étranges et farouches, des moustaches en crocs, des royales pointues, des cheveux mérovingiens ou taillés en brosse » (Histoire du romantisme, 1874). Avec le coup d’état de 1851, cette ébullition pilaire trouve son point de cristallisation.
1. L’Impériale : entre humanisme et explorations
Napoléon III n’est pas un monarque de droit divin figé dans le marbre ; c’est un homme de son siècle, tourné vers l’avenir, le progrès et les horizons lointains. Sa pilosité, que l’on nommera promptement l’Impériale, reflète cette dualité. D’un côté, le bouc - cette pointe de barbe sous la lèvre inférieure - rappelle l’esthétique des explorateurs et des conquistadors, évoquant une soif de conquête, qu’elle soit coloniale ou technologique. C’est le visage d’un souverain qui finance le canal de Suez et rêve de l’Algérie comme d’un royaume arabe humaniste.
Car Napoléon III se veut l’Empereur social, l’humaniste de Saint-Simon. Le bouc, plus « moderne » et moins rustre que la barbe fleurie des révolutionnaires de 48, offre une distinction soignée.
Portrait photographique de Napoléon III par Disderi, Paris 1859
C’est la barbe de l’homme d’État qui réfléchit, qui dessine les boulevards avec Haussmann, tout en conservant une touche d’« animalité contrôlée » propre au XIXème siècle, selon la formule que les contemporains emploient volontiers. Louis-Napoléon Bonaparte, au pouvoir dès 1848, contribue ainsi à réhabiliter la moustache épaisse mais entretenue, qui se diffuse ensuite dans le reste de la société par le biais de l’armée, où elle est déjà obligatoire depuis 1832.
2. Le Fantôme de Louis XIII : un pont vers la noblesse d’épée
Il y a, dans le système pileux de Badinguet(*), un anachronisme volontaire. Ce bouc effilé et ces moustaches horizontales sont un écho direct au XVIIème siècle, à l’époque de Louis XIII et des courtisans comme le duc de Luynes. Ce style, que la peinture avait immortalisé chez les aristocrates de la cour - notamment sous l’influence du peintre Van Dyck -, disparu pendant tout le règne de Louis XIV au profit de la perruque à la royale et du menton rasé, fait ici un retour triomphant. En réhabilitant cette forme, Napoléon III cherche à réconcilier la France avec une certaine noblesse d’épée, une élégance galante et guerrière.
(*) Badinguet: surnom populaire et méprisant de Napoléon III, du nom du maçon dont il aurait emprunté les habits pour s'évader du fort de Ham en 1846
Portrait de Charles d'Albert, marquis d'Albert, premier duc de Luynes (1578-1621) vers 1615 par Frans Pourbus
C’est une manière de dire que le second Empire n’est pas qu’une aventure plébiscitaire, mais l’héritier d’une lignée de prestige. Le bouc de Louis XIII était celui de la loyauté et du duel ; celui de Napoléon III sera celui de la discipline militaire imposée aux masses. Cette stratégie pilaire est d’autant plus efficace qu’elle se distingue du visage glabre de Napoléon Ier — toujours associé à la Révolution et à ses excès - et offre au neveu une identité propre, néo-aristocratique sans être réactionnaire.
3. Le « garçon » de café : l'interdit social
Si la moustache est un blason, son absence est une flétrissure. Sous le Second Empire, le port de la moustache est un privilège de caste : il est obligatoire pour les gendarmes et les militaires, arboré fièrement par les diplomates et les grands bourgeois. À l’inverse, il est rigoureusement interdit aux domestiques et aux serveurs.
C’est ici que l’étymologie rencontre la sociologie. En interdisant la moustache - symbole de virilité et de citoyenneté combattante - aux serveurs, on les « émascule » symboliquement, les maintenant dans un statut d’éternels mineurs, de « garçons ». Le droit à la moustache devient ainsi un enjeu de dignité sociale. La langue courante témoigne de cette équation : un serveur, quel que soit son âge, restera éternellement « garçon », privilège du sous-adulte permanent. Il faudra attendre la grande grève d’avril 1907 pour que ces travailleurs obtiennent enfin le droit de porter le poil au visage, cessant ainsi d’être des « garçons » pour devenir des hommes. Sous Napoléon III, le visage rasé est la marque de la servitude ; le visage orné est la marque de l’autorité.
Estampe sur la grève des garçons de café en 1907 - Gravure d´Auguste Tilly et dessin d´Ernest Clair-Guyot
4. Spectre et typologie : la grammaire du poil sur les boulevards
L’on pouvait croiser, sur les nouveaux boulevards haussmanniens, une véritable grammaire de la pilosité. Chaque coupe signifiait un rang, une profession, une philosophie :
La moustache militaire sous Napoléon III (gravure réalisée vers 1860) - Collection particulière
- L’Impériale : Moustache longue, pointes cirées à l’horizontale, associée au bouc. C’est le sommet du protocole, l’apanage des proches du pouvoir et des grands officiers.
- La Moustache en crossettes : Très prisée des officiers, elle remonte vers les joues, signifiant une fougue martiale et un goût du commandement.
- La Moustache en croc : Pointes relevées de manière agressive, attribut des militaires et duellistes, incarnation d’une virilité de combat.
- Les Favoris (ou « Côtelettes ») : Emblème du notable, du banquier ou de l’architecte. Plus ils sont fournis, plus le statut financier semble solide - pensons à Haussmann lui-même.
- La Mouche : Petite touffe isolée sous la lèvre. Pour le dandy qui refuse de choisir entre l’Empire et la Bohème.
- Le Collier : Barbe entourant le visage sans moustache, symbole du savant, de l’intellectuel ou parfois du religieux. C’est une sagesse austère, à contre-courant de l’idéal impérial.
Cette grammaire est lue et décodée instantanément par les contemporains. Le visage est un texte social, lisible à distance sur le boulevard. On notera que la presse satirique - Le Charivari, La Caricature - s’empare volontiers de cette sémiotique pilaire pour railler le parvenu à la moustache mal cirée ou le bourgeois aux favoris trop touffus.
5. L’art du cosmétique : la cire et le protocole
L’on n’arbore pas une moustache sous le Second Empire sans un arsenal chimique. Si les lois somptuaires ont disparu avec la Révolution, le protocole impérial est lourd. L’utilisation de la cire à moustache est systématique. On recourt à des pommades à base de cire d’abeille, de graisse d’ours ou de suif, parfumées à la lavande ou à la bergamote, connues sous le nom de « hongroise ». De l’autre côté de la Manche, le potier britannique Harvey Adams invente en 1860 la tasse avec un protège-moustache intégré - preuve que cet accessoire pose des problèmes concrets même lors des mondanités.
La tasse avec protège-moustache créée en 1860 par Harvey Adams
Le matin, l’homme de qualité utilise un « fixe-moustache » — une sorte de petit moule en tissu ou en cuir que l’on attache derrière les oreilles pour maintenir la forme durant le sommeil ou la toilette. C’est une véritable discipline. Un poil qui tombe est une défaillance morale. Le règlement militaire de 1858 précise d’ailleurs que les moustaches doivent s’étendre sur toute la longueur de la lèvre, interdisant les fantaisies trop « artistiques » dans l’armée.
6. L’Après-Empire : la barbe républicaine et le triomphe du poil long
La chute du Second Empire en septembre 1870, après le désastre de Sedan, emporte avec elle bien plus qu’un régime : elle enterre la logique symbolique de la moustache effilée. Les pères de la Troisième République choisissent, consciemment ou non, un signe de rupture pilaire. Après 1870, « la barbe républicaine l’emporte avec la moustache en prime », note un historien contemporain des Chambres.
L’uniformité est saisissante : Jules Ferry, Léon Gambetta, Emile Zola, Jean Jaurès tous arborent la barbe fournie, qui devient le signe distinctif de la gravitas républicaine.
Portrait de Victor Hugo (1802-1885) en 1876 par Etienne Carjat
Le cas de Victor Hugo est à cet égard paradigmatique. Parti en exil imberbe sous l’Empire, le poète revient en France en 1870 orné d’une imposante barbe blanche qui lui donne, selon ses contemporains, « une face de lion » et participera à bâtir sa légende d’homme sage. Qu’il l’ait fait pour éviter les angines britanniques, comme il le prétendait, ou par opposition symbolique au pouvoir impérial qui honnissait la barbe chez les fonctionnaires, le geste est plein de sens.
Le lien entre barbe et républicanisme est net : déjà sous le Second Empire, des mesures sanctionnaient les fonctionnaires aux barbes trop longues, jugées subversives. Porter la barbe, c’était afficher une appartenance à l’opposition. Après 1870, ce qui était subversion devient institution. La barbe de Gambetta, celle de Jules Ferry, imposent un canon nouveau : le « patriarche » à la mode de la Rome antique, savant et père de la nation à la fois. Les grandes figures de la vie intellectuelle - Renan, Pasteur, les professeurs de la Sorbonne - suivent le mouvement. Même les jeunes gens cèdent à la mode et se forgent une moustache irrésistible pour conter fleurette, tandis que les « grands-pères » adoptent la barbe fleuve qui les relègue au rang de patriarches.
7. L’Affaire Landru ou la fâcheuse destinée de la barbe
Si la barbe républicaine règne sans partage durant les trois dernières décennies du XIXème siècle, son crépuscule n’en sera que plus brutal. Il prend le visage d’un homme chauve à la longue barbe noire : Henri Désiré Landru (1869-1922). Né à Paris, ce petit homme aux cinquante pseudonymes, surnommé « le Barbe-Bleue de Gambais », est arrêté en 1919 après avoir, selon l’accusation, attiré par voie de petites annonces matrimoniales une dizaine de veuves - cibles alléchantes dans une France saignée par la Grande Guerre - avant de les assassiner et de brûler leur corps dans le four de ses pavillons de Vernouillet et Gambais. Le procès s’ouvre le 7 novembre 1921 devant la cour d’assises de Seine-et-Oise, à Versailles. La presse s’empare de l’événement avec une voracité nouvelle, typique des années de l’entre-deux-guerres. Mistinguett, Colette et Maurice Chevalier se bousculent pour apercevoir ce que les journaux nomment le « vilain barbu ». Colette, chroniqueuse judiciaire pour Le Matin, en brosse un portrait saisissant : elle décrit la barbe et la calvitie de Landru « popularisées », cent fois caricaturées, devenues le symbole même du crime souriant.
Landru durant son procès en 1921
L’impact symbolique est considérable. Pendant un siècle, la barbe avait été le signe de la sagesse, de l’autorité républicaine, de la virilitas antique. Avec Landru, elle devient la marque du prédateur, du séducteur criminel. Le « Barbe-Bleue » de Perrault n’avait été jusque-là qu’un conte ; Landru lui donne un visage bien réel, photographié, mis à la une. Guillotiné le 25 février 1922, il ne laisse pas derrière lui qu’un procès : il empiète durablement le prestige pilaire de la barbe. Les années 1920 verront le rasage et l’imberbe triompher, tant sous l’influence conjointe du scandale Landru que de la mécanisation du rasoir (les rasoirs de sûreté Gillette se répandent depuis la guerre), et de la propagation de la mode sportive et du modèle américain qui accompagne les années folles.
8. Conclusion : le poil comme destin
De la moustache effilée de Napoléon III à la barbe meurtrière de Landru, le XIXème siècle français aura écrit sur les visages de ses hommes une histoire politique et sociale d’une richesse insoupçonnée. Chaque régime a son poil, chaque classe sociale sa coupe, chaque profession son signe distinctif. La pilosité n’est jamais innocente : elle encode le pouvoir, la transgression, la respectabilité, ou le crime. Sous les doigts gantés de l’Empereur comme dans les ruelles de Belleville, on déchiffre le même texte, écrit en poil.
Et si le XXème siècle semble, dans un premier temps, tourner la page - le rasoir triomphe, le visage redevient lisse, militaire, hygiéniste -, la moustache et la barbe ne disparaissent jamais vraiment. Elles se transforment, se chargent de nouveaux sens : la moustache des dictateurs (Hitler, Staline), les barbes des beatniks et des intellos, celles enfin des « hipsters » du XXIème siècle, qui ignorent peut-être qu’ils perpétuent, en la caricaturant, la sémiotique pilaire des boulevards haussmanniens.
9. Epilogue : le retour du Dandy moustachu – témoignage d’auteur
Je dois confesser ici un intérêt qui n'est pas que savant. Depuis plus de quinze ans, j'arbore moi-même une moustache de style presque impérial - longue, cirée, pointes horizontales (cela dépend du taux d’humidité pour être tout à fait honnête) - à une époque où ce choix relevait encore de l'excentricité assumée. Dans le Paris du début des années 2010, nous étions peu à avoir fait ce choix : quelques néo-dandys, parmi lesquels Erwan de Fligué, avec qui nous partagions cette conviction que la moustache n'était pas un déguisement ni un passéisme nostalgique, mais une posture esthétique cultivée.
Un rapport au temps, au soin de soi et à la distinction visuelle qui n'a rien d'une régression passéiste ou néo-colonialiste.
Portrait de Thierry Tessier en 2024
Il serait en effet réducteur d'interpréter ce renouveau comme une simple nostalgie impériale ou un jeu de costume. Ce que portent ces hommes, c'est avant tout une réflexion sur le visage comme œuvre, sur la lenteur du soin dans un monde pressé, sur la singularité dans un espace public uniformisé. En cela, notre démarche se rapproche davantage de celle du dandy baudelairien - qui faisait de sa personne une forme d'art total - que de celle du militaire Second Empire obéissant à un règlement.
Ce mouvement n'est pas resté confidentiel. Dans les années 2010, la moustache et la barbe taillée ont connu un renouveau spectaculaire à l’échelle mondiale, portée par ce que la presse a baptisé la « culture hipster ». En France, le nombre de barbiers est passé d’environ 700 établissements en 2010 à plus de 5000 en 2020, selon les données de la Confédération Nationale Artisanale des Instituts de Beauté. Le marché mondial des produits de soin pour la barbe et la moustache cires, huiles, peignes spécialisés a, quant à lui, été évalué à plus de 3,5 milliards de dollars en 2023, avec une croissance annuelle de l’ordre de 6 à 8 %. La moustache isolée, sans barbe, reste plus rare et plus radicale : elle signale encore aujourd’hui une conscience historique et esthétique que la barbe de masse n’implique pas nécessairement.
Ce retour du poil n’efface pas les hiérarchies sémiotiques que nous avons décrites tout au long de cet article. Il les rejoue, dans un contexte différent. La moustache impériale portée en 2026 ne dit pas la même chose qu’en 1860, mais elle dit encore quelque chose. Elle résiste.
Références et bibliographie sélective
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Belin, 2003.
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GAUTIER, Théophile. Histoire du romantisme. Charpentier, 1874.
LE GALL, Jean-Marie. « De quoi la barbe est-elle la signification ? XVe-XIXe siècle ». Conférence au musée Barbier-Mueller, Genève, 2020.
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PETER, Jean-Pierre. Le corps de l’homme : de l’image au vécu. Seuil, 1993.
SALTARELLI, Jean-Pierre. « Les garçons de café et la conquête de la moustache ». Revue d’Histoire de la Restauration, 2007.
« La politique au naturel. L’image identitaire des parlementaires de la Belle Époque à la Seconde Guerre mondiale ». Publications de l’École française de Rome, 2013.
Ministère de la Justice. « Le procès de Landru ». [En ligne] www.justice.gouv.fr, consulté en avril 2026.
Article d'herodote.net Poils et barbe - Des romantiques à notre époque, que d'histoires
Données sectorielles de la Confédération Nationale Artisanale des Instituts de Beauté et de la Coiffure (CNAIB)
Rapports sectoriels de Grand View Research, Statista, 2023-2024