Photo extraite du film l´Apollonide - Souvenirs de la maison close
Eh bien moi, je fais la différence entre l’homme (ou la femme) et l’artiste. J’ai du mal à comprendre cette lubie nouvelle qui consiste à chercher des héros irréprochables derrière les œuvres qu’on apprécie.
Victor Hugo était un Don Juan insatiable, obsédé sexuel, pervers, voyeur. En exil à Guernesey, il avait même fait creuser un trou dans la cloison séparant son bureau de la salle à coucher de ses domestiques pour pouvoir se délecter de leurs ébats dont il consignait la fréquence et l’intensité dans un petit cahier personnel. Ça ne l’empêche pas d’être un grand écrivain dont tout le monde reconnait aujourd’hui l’apport à la littérature.
Guy de Maupassant qui avait attrapé la syphilis à 27 ans, maladie impitoyable et incurable à l’époque -dont il est d’ailleurs mort après avoir sombré lentement dans la démence- prenait un malin plaisir à multiplier les partenaires féminines et à leur avouer son mal après le leur avoir inoculé lors d’un acte sexuel. Malgré cela, son œuvre continue d’être à la fois remarquable et indémodable.
Paul Verlaine a commencé sa relation tumultueuse avec Arthur Rimbaud, petit voyou malveillant, alors qu’il n’avait encore que 16 ans, et lui a tiré dessus au pistolet deux ans plus tard au cours d’une dispute. Pourtant, personne ne peut sérieusement contester l’apport de l’un et de l’autre à la littérature.
Portrait d´Armande Béjart vers 1660 par Pierre Mignard
George Sand a profité de sa notoriété de femme écrivain, à l’égal des hommes, pour multiplier les conquêtes, tout comme Victor Hugo, et s’est montrée parfois impitoyable ou tyrannique avec certains de ses amants. Ça ne retire rien à son génie de l’écriture.
Si on remonte plus loin, le grand Molière a épousé Armande Béjart, la fille de Madeleine Béjart avec qui il était resté une vingtaine d’années en couple. Ça ne diminue pourtant pas l’attrait de ses pièces qui sont éternelles.
Et si François Villon a écrit la « Ballade des pendus », c’est parce qu’il était lui-même condamné à mort, après une violente rixe, alors qu’il avait déjà tué un homme 7 ans auparavant, dans les mêmes circonstances. Il reste pourtant un auteur phare de la fin du Moyen Age.
Dans un autre domaine, on s’insurge aujourd’hui contre la tyrannie domestique de Pablo Picasso mais cela ne réduit en aucun cas tout ce qu’il a apporté à la peinture, qu’on apprécie ses tableaux ou pas.
Tehura par Paul Gauguin
De même Salvador Dali, se comportait de façon très inamicale avec les gens qui travaillaient pour lui ; en plus, il avait piqué la femme de son pote, Paul Eluard, lui-même plutôt candauliste, ce qui ne témoigne pas vraiment d’une loyauté sans faille envers ses amis. Mais tout cela n’affecte en rien l’excellence et la fécondité de son œuvre.
Lorsqu’il a séjourné à Tahiti, Paul Gauguin a accepté la proposition d’une jeune insulaire de 13 ans de se mettre en couple ensemble, ce qui correspondait aux us et coutumes de son nouveau territoire d’adoption mais reste difficilement acceptable selon les critères français d’aujourd’hui. Mais, je ne vois pas en quoi cela pourrait ternir ses tableaux.
Je ne parle même pas de la lâcheté du sculpteur Auguste Rodin qui a laissé enfermer chez les fous sa disciple et maîtresse Camille Claudel.
On pourrait continuer longtemps à aligner les perversions des artistes, quelle que soit leur spécialité. On pourrait même en faire tout un catalogue, mais ça risque d’être un peu répétitif et fastidieux, et de toute façon, il y a déjà tout un tas de fouineurs douteux qui se sentent investis d’une mission céleste pour dénoncer aujourd’hui les travers des artistes d’antan, à des époques où les notions de ce qui est admissible et de ce qui ne l’est pas n’étaient pas les mêmes. A titre d’illustration, on imagine mal, du temps de Rabelais -et même les siècles suivants, jusqu’à la fin du XXème-, une claque sur les fesses être qualifiée d’agression sexuelle. On peut s’en réjouir ou le regretter, mais c’est un fait, les codes moraux ont changé. Et ils continueront encore d’évoluer.
La plupart des artistes recherchent-ils, dans leurs relations amoureuses, à résoudre les multiples brisures qui ont fait d´eux des personnes à part?
De toute façon, une grande majorité d’artistes expriment leurs fêlures ou leurs différences, justement par leur art. C’est parce qu’ils ont eu une enfance difficile, des traumatismes profonds, des déchirures douloureuses, que beaucoup d’entre eux, hommes ou femmes, cherchent un exutoire dans la création qui leur permet de transcender leur douleur. Mais cela n’empêche pas, en parallèle, des traits de caractères ou des déviances souvent amplifiés par leur mal de vivre ou leurs angoisses récurrentes.
Un artiste est, par nature, un écorché vif et cela se traduit aussi par son comportement plus ou moins acceptable suivant les époques. Pour ma part, j’apprécie -ou non- son travail. Et je laisse faire la justice sur ses agissements privés s’ils sont délictueux, sachant que la définition de ce qui doit être puni -et de la façon de le faire- varie de façon considérable dans le temps et dans l’espace.
Le mariage précoce, tabou absolu aujourd’hui, mais uniquement en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest
A titre d’exemple, au début du siècle dernier, en France, pays agricole où la vie était, en moyenne, beaucoup plus courte et où, plus on avait d’enfants et plus on fabriquait de la force de travail et donc de la richesse, les fillettes de 13 ans qui tombaient enceintes étaient saluées comme une bénédiction divine. Encore aujourd’hui, en Roumanie -qui fait partie de l´Europe-, en particulier dans la communauté tzigane, il n'est pas rare d'assister à des mariages entre mineurs de moins de 15 ans… Je ne parle même pas des mariages conclus comme des contrats commerciaux en Arabie Saoudite avec des gamines n’ayant pas plus de 10 ans. Je ne dis pas que c´est bien, d´autant que je ne me sens pas du tout concerné: je déteste les enfants. Mais c´est comme ça.
L’âge minimum pour avoir des relations sexuelles est une affaire de culture, et je m’abstiens de porter des jugements avec nos critères moraux sur des civilisations qui ne sont pas les nôtres car ça s’apparente à du colonialisme : l’Occident -tout comme l’Islam, d’ailleurs- a colonisé des pays pour piller leur richesse, d’abord au nom de Dieu. Puis ça a été au nom du « progrès », puis au nom de la « démocratie ». On a vu ce que ça a donné en Iraq et en Afghanistan... Ce serait un comble, maintenant, de justifier nos velléités d’hégémonie avec notre « morale ».
Pour en revenir à l’Art, mettre à l’index l’œuvre de tous les créateurs susceptibles d’être condamnés selon nos critères d’aujourd’hui en France, c’est supprimer l’essentiel de ce qui constitue notre patrimoine culturel. Alors oui, je fais la différence entre l’homme et l’artiste.
Affichage électoral en Belgique
De la même façon, lorsqu’il y a une élection, qu’elle soit municipale, législative ou présidentielle, ce qui m’intéresse, c’est le programme du candidat pour lequel je vote. Sa vie privée, m’indiffère. Un maire peut être déviant, tyran domestique, ou inapte à la vie de couple, et son conjoint ou sa conjointe peut être agréable ou détestable, s’il applique un programme qui me satisfait, c’est ça qui sera déterminant dans mon choix.
Et s’il commet des délits dans sa sphère privée, que justice se passe. Je ne suis pas dans le secret de l’instruction, et depuis la révolution française, les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires sont séparés : j’ai tendance à faire confiance à nos institutions, lesquelles sont légitimes pour trancher sur des sujets dont je ne connais pas forcément tous les tenants et aboutissants car l’image qu’en donne la presse ou les réseaux sociaux est toujours parcellaire et sujette à caution.
La seule chose qui me convaincrait de ne pas voter pour un candidat, homme ou femme, c’est qu’il soit mêlé à des affaires de corruption ou de trafic d’influence dans le cadre de précédentes fonctions électives. Je ne suis pas là pour encourager le vice. En plus, je m’estimerais personnellement victime, en cas de détournement de fonds publics car c’est aussi mon argent puisque je paie des impôts. Je ne vote jamais contre mes intérêts.
Les oligarques occidentaux sont, depuis quelques années déjà, éclaboussés par un gigantesque scandale protéiforme, celui de l’affaire Epstein. Il s’agit d’un vaste trafic d’influence où se mêlent délits d’initiés, violations de souveraineté de certains états, fraudes fiscales, forfaitures, interventions contre des démocraties, chantage, avantages indus, malversations diverses et détournements de mineurs.
Dans les pays anglo-saxons, la notion de trafic d’influence est largement tolérée, puisque c’est même là qu’a été inventée la notion de « lobbying », laquelle n’est admise au grand jour en France que depuis quelques décennies, uniquement parce que c’était la base du fonctionnement des institutions européennes. Compte tenu de leur arsenal législatif, il a paru plus sage aux juges américains, d’orienter leurs investigations autour de la prostitution (qui y est interdite dans de nombreux états) et de la pédo-criminalité -qui reste toutefois à démontrer dans bien des cas-.
En Europe, c’est à juste titre, le trafic d’influence qui est le délit le plus grave, d’autant que la prostitution est légale en Allemagne, en Belgique et aux Pays Bas et qu’elle n’est pas illégale à peu près partout ailleurs. Pourtant, sous l’effet de la puissance de l’industrie américaine de l’information qui transforme insidieusement nos propres médias (télévision, radio, presse écrite et réseaux sociaux), ce sont les seuls délits sexuels qui sont jetés en pâture à un grand public avide de voyeurisme et de révélations salaces.
Il est évident que les victimes doivent obtenir justice selon les lois en vigueur dans les pays concernés, mais c’est regarder le sujet par le petit bout de la lorgnette. Cela me rappelle un reportage sur Simone Weil qui exprimait son dépit, à son retour de déportation, car on la questionnait pour savoir si elle avait été violée dans les camps de concentration, alors que cela lui semblait bien dérisoire à côté des conditions réelles de sa détention et de sa déshumanisation.
Compte tenu des multiples activités de Jeffrey Epstein et de l’étendue de son entre-gens, on est en droit de se demander s’il n’était pas, au moins ponctuellement, agent du Mossad. Et lorsque l’on voit à quelle vitesse la personnification du roi Ubu qui œuvre actuellement à la tête des Etats-Unis, élu sur la promesse de maintenir la paix coûte que coûte, a accepté de rentrer dans une guerre où il n’y a que des fanatiques des deux côtés, on peut aussi s’interroger s’il n’est pas englué jusqu’au cou dans les dossiers les plus glauques de l’affaire et qu’il n’est pas victime de chantage, comme une sorte d’épilogue au système de trafic d’influence initié par Epstein.
Photo: Franck Lairot-Six
Si c’était le cas, que représente la douleur -que je ne conteste pas- des centaines de victimes toujours vivantes d’un éventuel réseau de prostitution, comparé aux dizaines de milliers d'amputés et de morts civils de tous âges, femmes, hommes, enfants, que ce soit en Iran, en Israël ou dans tous les pays limitrophes, depuis que les Etats-Unis sont rentrés dans la guerre avec, d’ailleurs, une impréparation qui laisse pantois ?
Il parait que Jeffrey Epstein était un être charmant, délicat, attentionné, cultivé et brillant mathématicien. Mais le résultat de son œuvre, qui a d’ores et déjà apporté des catastrophes humanitaires en chaine et qui est susceptible d’entrainer le monde dans une crise économique sans précédent, est épouvantable. L’homme était surement agréable. L’artiste est exécrable.
Les dégats des bombes américaines et israéliennes en Iran (photo Meghdad Madadi)
Les dégats des bombes iraniennes en Israël (photo Laurence Geai)