Après Budapest et Moscou puis Novossibirsk, Philippe Papadopoulos nous raconte la suite de ses aventures en tant que « talent scout » et ses débuts à l’agence Marilyn.
Le petit bureau : mes débuts chez Marilyn
Quand je suis revenu de Sibérie, je rapportais plus qu’un voyage : je rapportais des visages. Des heures de casting. Des polaroïds. Des vidéos.
Des promesses.
Et surtout : Dasha Tchernova, confirmée. Lena Pervic, confirmée. Réka Bergevi, confirmée. D’autres aussi.
Marilyn avait validé mes choix. C’était déjà énorme.
Les mannequins validés
Elle m’installa alors dans une petite pièce de l’agence, un vrai bureau, simple mais à moi, où je pouvais travailler au calme.
Il y avait là Emma, ma collègue vive et malicieuse, et Suzanne, celle qui m’avait recommandé à Marilyn.
Nous étions trois, chacun avec notre espace, nos dossiers, nos automatismes.
Moi, j’étais placé juste derrière la porte, avec un petit bureau contre le mur, un ordinateur, et mes premières photos accrochées : celles des mannequins que j’avais trouvées.
C’était modeste, mais c’était un début.
L´ancien immeuble de l´Agence Marilyn, au 4 rue de la Paix à Paris
La salle des bookers
Un matin, Marilyn me dit :
- « Viens, je veux te montrer quelque chose. »
Elle m’emmena dans la grande salle des bookers. Une pièce impressionnante, vivante, nerveuse : une longue table centrale, des carnets remplis, des téléphones qui sonnaient toutes les trente secondes.
Huit ou neuf bookers travaillaient là, chacun dans une concentration féroce, la voix tendue, le geste précis.
Sur les murs, les boards alignaient les visages de toutes les grandes stars de l’agence : Kate Moss, Naomi Campbell, Amber Valletta, Rie Rasmussen... Des icônes que j’avais vues dans les magazines, et que je retrouvais ici, en vrais fragments d’histoire.
L’atmosphère était dense, lourde, presque électrique. On sentait la lutte quotidienne pour placer une fille sur un éditorial, sur un défilé, sur une campagne, pour convaincre un casting director, pour gagner un créneau chez Dior, Saint Laurent ou Galliano.
Ce n’était pas un bureau. C’était un champ de bataille silencieux.
Je n’étais pas vraiment attendu. Quelques semaines avant, une Anglaise qui s’occupait du scouting avait été remerciée. Je l’avais croisée sur le palier, valise en main. Elle m’avait dit, en me serrant la main :
- « Good luck, Philippe. This agency is not an easy one. »
J’avais compris.
Kate Moss
Naomi Campbell
« Je suis le scooter de l´Agence »
Le “scooter”
De retour dans la petite pièce, j’avais commencé à travailler. J’appelais les agences, je classais les cassettes, je répertoriais les visages, je préparais d’autres voyages.
Un jour, en plaisantant, j’ai dit :
- « Je suis le scooter de l’agence. »
Emma éclata de rire.
- « Mais non ! Un scooter, c’est une mobylette ! Toi, tu es un scout. Un chasseur de têtes. »
C’était anodin, mais cette petite plaisanterie avait allégé l’atmosphère. J’apprenais, doucement, à trouver ma place.
Apprendre le vrai métier
C’est dans ce bureau que j’appris réellement ce qu’était la mode, non pas dans les magazines, mais dans les exigences concrètes.
On m’expliqua comment mesurer les filles : le centimètre posé juste, sans gêner, sans tricher. On m’apprit ce que les créateurs, les magazines, les photographes recherchaient. Il fallait des filles naturelles, sans chirurgie. Pas de seins trop volumineux, pas de lèvres gonflées, pas de pommettes refaites. Les cheveux devaient être longs, doux, d’excellente qualité. La taille, marquée mais fine. Les hanches, entre 84 et 88. La poitrine, entre 83 et 86. La taille, entre 59 et 62. Et surtout, la hauteur : 1m76 minimum.
Mais le critère le plus étonnant, je ne l’oublierai jamais :
- « Ce qu’il faut, Philippe, c’est deux tiers de jambes, un tiers de tronc. C’est ça, la silhouette. »
Je découvrais un langage. Une géométrie du corps. Une architecture humaine que je n’avais jamais imaginée.
Et soudain, les mannequins que j’avais trouvées en Sibérie prenaient un sens nouveau : elles étaient exactement ce que recherchait Paris. Naturelles. Brutes.
Longues. Équilibrées. Pures.
Naomi Campbell
Eva Herzigova
Moins de matériel, plus d’œil
Je réduisis mon matériel. Fini les réflecteurs bricolés, le superflu, les caisses lourdes.
Je ne gardai qu’une caméra issue du cinéma - celle qui montrait les filles vivantes, en marche, en parole, en vérité.
C’était avec elle que j’avais convaincu Marilyn. Et c’est avec elle que je continuerais.
La préparation du prochain voyage
Lorsque je commençai à me sentir à ma place, Marilyn me laissa organiser mon premier vrai voyage officiel.
Je pris dans mon sac le petit livret d’Aoro, un homme légendaire qui avait travaillé dans la mode et qui éditait chaque année un carnet précieux : toutes les agences du monde, leurs adresses, leurs directeurs, les bons numéros. Grâce à ce livret, je composai un premier itinéraire.
Une ville revint toujours dans mes pensées : Prague.
Je ne savais rien de la République tchèque. Je n’y avais jamais mis les pieds. Mais ce nom me parlait : une ville d’art, de musique, de toits rouges, encore marquée par le postcommunisme, comme la Hongrie, comme la Russie.
J’appelai les agences une par une. Je prenais des rendez-vous. Je notais les horaires. Je dessinais le plan du voyage comme une carte secrète sur mon bureau derrière la porte.
Un matin, en fermant le livret d’Aoro, je compris que le chapitre suivant commençait là : Prague. Le premier voyage officiel. Un pays inconnu. Une nouvelle porte à pousser.
Et sans encore le savoir, je m’apprêtais à entrer plus profondément dans ce métier qui déjà transformait ma vie.