J’ai eu 15 ans dans les années 1970. Il planait alors un parfum d’insouciance. Les gens n’étaient pas forcément riches, mais leur pouvoir d’achat augmentait régulièrement chaque année. Le chômage était rare. Il suffisait, pour quelqu’un qui voulait gagner un peu d’argent, d’acheter un vieux camion et un stock de fripes et d’aller sur les marchés en Province : il gagnait en trois mois de quoi vivre pendant un an, comme cela apparait en toile de fond d’un film léger mais très représentatif de l’époque, « Charlie et ses deux nénettes » .
C’était aussi la période de la révolution sexuelle conquérante. On sortait d’une ère assez sombre, sous de Gaulle, où les mœurs étaient quasiment aussi bridées que dans l’Iran des mollahs. Mais grâce à la lutte persévérante de la jeunesse, le pouvoir pompidolien puis giscardien avait assoupli les règles, avec l’autorisation de la pilule et de l’avortement, la libéralisation de la censure au cinéma, l’autorisation de la pornographie sous certaines conditions, la levée progressive de la mainmise gouvernementale sur l’information des chaines de télévision, l’assouplissement des règlements intérieurs des universités, des lycées, des grandes entreprises. Même le regard sur l’homosexualité, assimilé depuis des lustres à ce qu’on appellerait aujourd’hui la "pédocriminalité", commençait à évoluer, bien qu’il ait fallu attendre l’élection de Mitterrand en 1981 pour qu’elle ne soit plus punie par une peine de prison.
Je me méfie toutefois du sentiment très humain de penser que « c’était mieux avant ». Car tout n’était pas paradisiaque pour autant : il y avait des endroits, notamment en province, où on s’ennuyait ferme... On prenait moins soin de soi. On vieillissait plus vite. Et puis, on était à la merci de n’importe quelle maladie car on savait bien les diagnostiquer mais pas les soigner. Les personnes qui avaient un cancer ou une maladie cardiaque savaient qu’ils n’en avaient plus pour longtemps à vivre. D’ailleurs, l’espérance de vie pour les hommes ne dépassait pas soixante-dix ans et pour les femmes, soixante-quinze. A 50 ans, on était vieux. Et généralement, on détestait les jeunes puisqu’on n’en faisait plus partie et qu’ils avaient des aspirations qu’on ne partageait pas. C’est ce qu’on appelait à l’époque "le racisme anti-jeunes".
Toujours est-il que comme la vie était plus courte, on préférait vivre l’instant présent. Toutes les occasions étaient bonnes pour faire la fête et boire des coups au bistro. A Paris, on s’installait aux terrasses des cafés pour regarder les jolies femmes passer. Il n’était pas rare que les hommes, jeunes ou vieux -réunis pour l’occasion- ne puissent s’abstenir de quelque commentaire salasse car le sexe était dans tous les esprits, à défaut d’être pratiqué par tous.
La minijupe avait été inventée dans les années 1960, mais elle était encore rarement portée dans la rue. Les jeunes filles -dont la plupart des parents veillaient jalousement à la façon dont elles sortaient vêtues- portaient plutôt des jeans ou des vestes et chemises militaires. Et aux beaux jours, on voyait éclore des robes longues souvent à fleurs qui virevoltaient sous l’effet des pas et du vent.
Les affiches dans la rue, le métro, ou les publicités dans les magazines présentaient des femmes épanouies et libérées, fières d’exhiber leur corps. Comment résister, à 15 ans, aux fantasmes et aux désirs, rythmés par l’appel bestial de la chair?
Le premier émoi dont je me souviens, c’est celui que m’a procuré la délicate actrice de cinéma Muriel Catala. Toujours dans des rôles d’ingénue nue, on la voyait exhiber les douces courbes de son corps, en adolescente aguicheuse dans « Le sauveur », en jeune fille pleine de fantasmes dans « Faustine et le Bel Eté » ou en frivole perverse dans « L’histoire très bonne et très joyeuse de Colinot Trousse-Chemise ».
Avec son visage poupin et son regard boudeur, elle assurait, à elle seule, à chacun des films où elle apparaissait, des milliers d’entrées de garçons enamourés et libidineux.
Le cinéma est une industrie injuste : il est basé sur le désir du spectateur bien plus que sur la qualité du jeu des actrices et des acteurs. Ça explique aussi pourquoi son univers professionnel est aussi malsain, les producteurs et réalisateurs constituant eux-mêmes un premier auditoire privilégié... Bien avant Adèle Haenel -que je respecte pour avoir été jusqu’au bout de ses convictions-, Muriel Catala a préféré arrêter le cinéma à la fin des années 1970, plutôt que de continuer à être obligée de montrer ses fesses.
Toujours lors de mes 15 ans, j’avais repéré une autre actrice qui faisait quelques apparitions dans une série qui passait à la télévision l’après-midi. Il s’agissait de Corinne Cléry, féline et sensuelle, à qui je trouvais un charme fou. Quelques mois plus tard, elle était la vedette du film « Histoire d’O » où elle déambulait nue et enchainée.
J’étais en train de découvrir la lecture du marquis de Sade et ces images qui m’apparaissaient comme des travaux pratiques m’ont marqué délicieusement et durablement, même si ce qui était porté à l’écran était plutôt soft.
Corinne Clery a disparu des salles de cinéma en France avant de réapparaitre, à la fin des années 1970 comme «James Bond girl» dans « Moonraker ». Depuis, elle ne tourne plus exclusivement qu’en Italie où elle a fait, me semble-t-il, une carrière tout-à-fait honorable.
J’étais également totalement fasciné par Anicée Alvina, comédienne franco-iranienne qui avait joué dans deux films d’Alain Robbe-Grillet, « Glissements progressifs du plaisir » et « Le jeu avec le feu ». Malgré leur titre ambigu et des scènes parfois scabreuses, il s’agissait de films intellectuels et esthétisants qui permettaient aux spectateurs de penser qu’ils allaient voir une œuvre éminemment cérébrale, alors qu’ils se rinçaient l’œil sur le corps parfait de l’héroïne principale.
Anicée Alvina qui avait connu alors une réelle notoriété avait posé nue dans Lui, ce qui était, à l’époque, une forme de consécration. Elle a ensuite tourné au début des années 1980 dans une série télévisée à succès, «Les 400 coups de Virginie». Plus tard elle a intégré le groupe de rock «Ici Paris» comme chanteuse, avant de mourir prématurément d’un cancer.
Une autre membre d'un groupe de musique avait à la fois enflammé mon esprit et eu les honneurs de Lui : il s’agissait de la chanteuse de «Il était une fois», Joëlle Mogensen. Dès que son nom apparaissait dans les programmes de télévision, je restais l’œil collé au petit écran pour laisser voyager mon esprit avec elle le temps d’une chanson. En revanche, je coupais le son dès qu’elle apparaissait car sa musique était insipide, à la limite de l’insupportable.
Je guettais aussi les apparitions -plus rares à la télévision française- du groupe venu d’Ecosse «Middle of the road», à cause de sa magnifique chanteuse, toujours en minijupe ou en short sur scène, Sally Carr. Sa musique était plus pop -de nombreux titres ont d’ailleurs été repris en français-, et sa façon de bouger avec entrain et élégance titillait mes sens.
Aujourd’hui tombée dans l’oubli, au moins en France, elle a pourtant largement inspiré toute la production du groupe Abba qui a gagné l’eurovision en 1974.
De plus, à une époque où les groupes étaient largement masculins, c’était aussi une précurseuse dans le domaine de la musique de « djeun’s ».
En 1974 est sorti le film « Emmanuelle » avec la sublime Sylvia Kristel, que je suis bien entendu allé voir dès que j’ai pu. Ça n’était pas le chef-d’œuvre de tous les temps, mais c’était à l’époque assez novateur et en tout cas très agréable pour les amateurs d’érotisme. Et surtout, il y avait Christine Boisson qui crevait l’écran et qui a longtemps hanté mon esprit.
Refusant de rester enfermée dans des rôles dénudés, elle a réellement appris, dans la foulée, le métier de comédienne en entrant au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique et en jouant au théâtre, avant de revenir au cinéma avec de grands réalisateurs comme Philippe Garrel, Yves Boisset, Claude Lelouch ou Maïwenn. Elle est décédée de maladie il y a quelques mois.
Enfin, dans la deuxième partie des années 1970, des cinémas X ont enfin pu ouvrir, avec une programmation française plaçant en vedette Brigitte Lahaie et Marilyn Jess. Je me souviens d’une salle à côté du lycée Saint-Louis où j’effectuais mes classes préparatoires aux concours d’ingénieur.
J’y allais en attendant mes interrogations orales hebdomadaires de mathématiques ou de physique. Avant le film pornographique, il y avait toujours, en première partie, un documentaire insolite sur les aborigènes ou sur la culture du riz dans le Sud-Est asiatique. C’était l’imprévu permanent, déjà.
J’adorais Brigitte Lahaie qui donnait l’impression de prendre plaisir à tout ce qu’elle faisait, y compris ouvrir sa porte à un plombier ou offrir du café à un voisin. C’était du sexe simple et joyeux, sans artifice mais avec beaucoup de sensualité et de naturel. A l’image des émissions de radio qu’elle a animées par la suite.
Les films où jouait Marilyn Jess étaient plus sophistiqués, avec un véritable effort sur l’esthétisme et la lumière. Mais on ne voyait que son corps sublime et la jeunesse de ses traits. Elle tournait aussi pour des romans-photos avec le Professeur Choron dans Hara-Kiri où la fraicheur de ses expressions emportaient tous les lecteurs de sexe masculin.
J’ai eu la chance, quelques années plus tard qu’elle soit venue bavarder avec une de ses amies qui tenait un peep-show dans la rue Saint-Denis où j’avais mes habitudes. Sur proposition de la caissière, elle m’avait fait un strip-tease personnalisé moyennant une petite rétribution. Ça reste, dans ma mémoire, un moment inattendu et d´une rare sensualité.
J’ai eu le plaisir de la revoir récemment pour la sortie de son livre de photographies. Elle est toujours aussi pétillante et charmeuse. Elle s´est rapprochée de moi pour prendre la pause. J’ai encore eu le même émoi.
J’ai toujours 15 ans dans ma tête.