Leo Zelada est un poète et écrivain hispano-péruvien qui a déjà publié de nombreux recueils de poésie (Delirium Tremens, Journal d’un Cyberpunk, Bitácora de un Nosferatu a punto de amanecer, El camino del dragón, Minimal Poetica, Transpoetica) ainsi qu’un roman (Último Nómada). Il a remporté plusieurs prix, notamment le prix Poètes d’autres mondes décerné par le Fonds international de poésie d’Espagne. Il nous propose deux poèmes extraits de son dernier livre intitulé en français « La Traversée de l’Innommable » aux éditions Unicité.
On peut également le suivre sur son blog (en espagnol) Diario de un Dragón. 👉
Journal d’hiver en Europe
J’ai arraché de la beauté à la douleur
et au crépuscule doré j’ai peint la nuit.
Je parcours seul les bancs de cette ville
à la recherche de la voix d’un poème
dans un square inconnu.
La solitude n’est pas notre destin.
Je marche dans l’hiver de l’Europe
enveloppé de silences
et de métaphores brisés.
Absent des mots
je me replie comme un porc-épic
dans ma pudeur.
Mes mains froides sont l’automne
qui saigne en décembre.
« Laisse-moi grand-mère
m’allonger sur ton giron. »
Dans cette nuit où le froid
fait trembler les certitudes les plus fermes
je me demande
si l’horreur de l’inconnu nous a fait
inventer le feu
Où trouver le mot perdu
celui que m’a caché ma première enfance ?
Je me submerge dans l’abîme d’une voix :
« Que faire quand l’abîme
t’attend lorsque tu fermes les yeux et
quand les mots sont vidés de leur sens ? »
Écrire de la poésie. Écrire de la poésie.
Je porte sur mon épaule
le gouffre de mon être.
Non, ne vous y trompez pas, regarder à l’intérieur
n’est pas une danse autour de la douleur.
La solitude est une plage déserte
que nous fabriquons pour ne point accepter notre vide.
Mes pas à présent sont lents
et en suspens comme la bruine
qui tombe légèrement sur les trottoirs.
Le désert aussi peut être une rue solitaire.
Loin de ma patrie je cache mes larmes
dans un parc isolé
où me dévore la nostalgie.
Écrire sans rhétorique est ce que je désire
dans ces moments :
déshabiller ma tristesse sans masques inutiles.
Des feuilles tombent des saules
comme tombent de ma tête
mes premiers cheveux gris.
La nuit est maintenant mon âme
imprégnée de silence sacré.
Pour écouter mon être
je me suis éloigné des rues
et j’ai abandonné la peur
pour m’isoler dans mes larmes.
Ton corps absent
avec mes mots maladroits — poésie —
j’ai essayé de t’embrasser comme on embrasse la nuit.
Car lorsque le son disparaît
et que la nuance s’éteint
le poème apparaît.
Seul dans l’amour
nous ne nous sentons pas seuls.
Machu Picchu
I
Se lever
sans le parfum bleu de ton souffle
c’est approfondir
la solitude marine du désir
dans des éconduites douces et délirantes
comme les vagues d’un verger
niées par la mer
galions grossiers
déroutes incertaines
le capitaine emblème des entités
et je me demande
- tailleur de jaguar entre mes lèvres -
jusqu’à quand
dois-je me voir réfléchi dans les
miroirs
Babylone de ciment, d’aluminium
et de néon !
II
Depuis de lointains et agraires
parages je viens
offrir
en adoration
mon agonie lente et muette
aussi latente que le silence
désolateur rituel du
temps
dans le royaume du bronze et du non-être
je suis le sourire létal de l’ivoire
devant lequel
la logique formelle du monde
s’écroule en éclat.
III - Capricorne en conjonction avec la lune
Le rituel s’est initié
et des prêtresses anciennes
s’entassent maintenant dans ma tête
et je ne sais plus à présent
qui je suis
sinon parfois un sage inca
incognito
prononçant une prière quelconque
caché au soleil
parfois un corsaire obscur
ravageant le port inconnu
d’un sud quelconque
IV
Esprit de la nuit
esprit de la nuit
guide-moi sans peur vers ces
terres abruptes
esprit de la nuit
esprit de la nuit
mène-moi vers le sentier du feu
qui détruit et purifie tout
je suis projeté dans l’abîme
insondable du néant
et rien à présent ne m’appartient.
V
Le vent éclate
violemment sur ma figure
premier quartier
la lune comme marque exacte de mes pas
les chiens ont fui
vers le nord
le traineau est resté
vers le sud
et moi face à face
au crépuscule
je m’en vais
vers l’abolition totale de mon corps
à la fin de mes morts
ou
ma libération définitive.