Lorsque l’on parle, à la télévision, de la musique des années 1980 en France, on nous ressort de la variété ringarde qu’on n’écoutait que dans des lieus les plus reculés de province, comme David et Jonathan, Peter et Sloane ou la caricature de groupe new wave qu’était Partenaire Particulier. Pourtant, la décennie a été marquée par l’émergence de nouveaux artistes français capables de concurrencer les anglo-saxons sur le terrain de la créativité et du rock, et les hit-parades puis le Top50 ont consacré l’évolution du gout du public avec la prise de pouvoir dans les médias de groupes et de chanteurs résolument rebelles et post-punks.
En tant que patron de boite de nuit à l’époque, j’ai été un témoin privilégié de la submersion de la télévision et de la radio par cette nouvelle vague musicale dont j’étais l’un des promoteurs et qu’on essaie de gommer de la mémoire collective aujourd’hui. Voici mes souvenirs, forcément subjectifs, de la révolution culturelle qui s’est opérée dans la musique hexagonale dans les années 1980.
1 – Les têtes d’affiche
C’était en 1981, au Rose Bonbon qui venait de rouvrir. En première partie de deux groupes oï, les Rita Mitsouko effectuaient une performance devant un auditoire halluciné, Fred Chichin habillé dans un costume de rocker taillé dans des sacs plastiques Felix Potin avec une guitare électrique ostensiblement débranchée et Catherine Ringer, vêtue d’empilement de tapis avec un bonnet de nuit de deux mètres de long. Les centaines de skinheads présents, pourtant prompts à lancer des cannettes de bière sur tout ce qui ne leur plaisait pas étaient restés médusés devant ces deux martiens au charisme incroyable.
Pour l’ouverture des 120 Nuits, je tenais absolument à ce qu’ils fassent une performance le premier soir mais ils étaient en studio, en train d’enregistrer « Marcia Baila » qui a connu le succès près de deux ans après sa sortie quelques mois plus tard. Je ne les connaissais pas. C’est mon ami Mowgli Spex qui jongle avec le feu sur leur premier clip qui me les a présentés. J’ai toujours eu beaucoup de plaisir, par la suite, à retrouver Fred qui était avenant et d’une grande finesse d’esprit. En ce qui concerne Catherine, je devais être transparent, car elle ne m’a jamais reconnu bien que nous nous soyons croisés plusieurs fois. Le seul souvenir saillant que j’ai eu avec elle, c’est qu’elle m’a roulé un palot d’enfer, une fin de nuit au Rex.
Un autre artiste a explosé dans les années 1980, c’est Alain Bashung. Tout comme les Rita Mitsouko, il n’a connu le succès que très tardivement. Il a vécu quinze ans de galères avant d’atteindre brusquement le firmament des vedettes avec « Gaby, oh Gaby »... Quinze ans pendant lesquels il a appris le métier, comme artiste de rue ou comme artiste de scène... Mais c’est difficile, quand on approche de la trentaine, de se dire musicien, alors qu’on frôle la vie de SDF, et de continuer à croire en son talent contre vents et marées, sans que le succès n’arrive, pendant encore des années. Cela force le respect. Je suis allé le voir en concert mais je ne l’ai pas connu personnellement. J’ai rencontré peu de temps après sa mort, Boris Bergman, l’un de ses paroliers, qui évoquait son élégance et son humilité et qui semblait inconsolable malgré leurs relations compliquées et parfois conflictuelles.
Troisième tête d’affiche incontournable et incontestée de la musique des années 1980 : Mylène Farmer, avec ses clips qui ont révolutionné l’art de promouvoir de la musique à la télévision et des spectacles qui ressemblaient à des peep-shows géants... Je l’ai croisée à la fin des années 1980 dans une fête organisée par sa maison de disques au Chalet des Iles, dans le Bois de Boulogne. Au naturel, elle est aussi impressionnante qu’à la télévision ou sur scène.
Les groupes mythiques
Pour moi, Téléphone est un groupe incontournable, mais plutôt des années 1970. Il s’est officiellement séparé en 1986 mais dès 1981, ses membres qu’on voyait au Rose Bonbon y venaient seuls et il m’a toujours semblé que leur énergie créatrice s’était émoussé après leurs albums « Crache ton venin » et « Au cœur de la nuit ». De toute façon, ce sont beaucoup plus les puristes de Métal Urbain, pourtant formé quasi en même temps mais plus confidentiels que Téléphone qui ont influé, d’après moi, la scène rock dans les années 1980. Les sonorités expérimentales d’Eric Débris alliées à la rage communicative de titres comme « Anarchie au Palace » ou « Crève Salope » en ont fait un groupe culte aussi bien en France qu’au Royaume Uni. Métal Urbain, c’était la quintessence du rock indépendant hexagonal.
J’ai rencontré à plusieurs reprises Éric Débris qui a notamment participé à la reconversion du cabaret autrefois lesbien « Le New Moon » en boite rock. Mais je pense qu’il s’est toujours senti à l’étroit en France. Il a fini par partir vivre à Austin, au Texas.
Un autre groupe s’est tout de suite positionné à part, à la fois élégant et suicidaire, c’est Taxi Girl. J’en étais un fan inconditionnel avant de fréquenter le milieu de la nuit. A partir de l’été 1980, j’ai commencé à aller les Bains-Douches, ouverts quelques mois plus tôt par Jacques Renault et Fabrice Coat ; j’ai co-organisé l’année suivante les concerts Rock in Loft, avec Alan Vega et Orchestre Rouge puis avec Indoor Life, Tuxedo Moon et Snakefinger et j’ai rencontré au fil du temps beaucoup de groupes français, notamment les membres de Taxi Girl.
Quand j’ai vu dans quels problèmes de poudre, ils se débattaient, j’ai arrêté définitivement d’être fan de qui que ce soit. Je suis resté ami avec Laurent Sinclair, l’organiste et compositeur de « Mannequin » et « Chercher le garçon » (ce qui lui a permis de toucher une rente assez confortable jusqu’à la fin de ses jours). J’appréciais aussi beaucoup sa première épouse Fabienne qui travaillait dans une maison de disques. Il s’est, par la suite, marié avec Anne-Marie avec qui j’avais créé les 120 Nuits et dont elle était directrice et programmatrice artistique. Tous deux sont partis vivre au Vietnam pendant plusieurs années.
J’ai croisé Denis Bortek et son compère Christophe Kbye dans diverses soirées privées à la fin des années 1980, après qu’ils aient fondé Jad Wio. Au fil du temps, leur duo s’est imposé comme l’un des plus recherchés, des plus créatifs et même des plus sensuels, avec des vidéos à connotations clairement BDSM. Malgré cette hardiesse, plusieurs morceaux de Jad Wio ont été classés au Top 50. Et le groupe continue à faire des concerts de temps en temps, ce qui prouve sa réelle consistance puisqu’il a réussi à traverser les époques.
Les artistes hors-système
Face à une industrie du disque en pleine déperdition, traitant mal ses artistes et avec des idées préconçues sur ce que voulait le public, plusieurs groupes ont décidé de se prendre en main.
C’est ainsi que les Garçons Bouchers fondent en 1985 leur propre maison de disques, Boucherie Productions, qui produit et distribue leurs enregistrements ainsi que ceux d’une multitude d’autres groupes alternatifs dont les musiciens passent fréquemment d’une formation à une autre.
Dans un même temps, plusieurs artistes se fédèrent autour de Bérurier Noir qui organise seul ses propres concerts dans toute la France et y vend ses disques. Le succès est tel que les ventes sont très supérieures à celles des maisons de disques classiques.
Gogol Premier et la Horde, produit au départ par le label indépendant New Rose fait également partie des groupes hors circuit traditionnel des maisons de disques et vend un nombre important de microsillons même si ça n’est pas forcément comptabilisé dans le Top 50 qui s’appuie, à l’époque, sur des statistiques effectuées chez les disquaires.
De nombreux musiciens de ces trois groupes, issus de Betty’s Boob, de Lucrate Milk, de Guernica ou autres, fréquentaient les 120 Nuits. J’ai eu le plaisir de connaitre plusieurs d’entre eux.
Les infiltrés
En parallèle, d’autres artistes très influencés par l’esthétique rock ont réussi à investir les maisons de disques qui craignaient de perdre le marché des jeunes. C’est le cas de Gérard Blanchard, repéré par Barclay.
C’est le cas également de Buzy, remarquée par Etienne Roda-Gil qui l´a fait signer chez CBS. Je l’avais rencontrée peu avant qu’elle ne tombe malade dans une fête parisienne. Elle débordait encore d’énergie et voulait remonter sur scène avec de nouvelles chansons.
Dennis’Twist, composé d’auteurs de bandes dessinées réunis autour de Denis Sire, Vuillemin et Franck Margerin est passé aux 120 Nuits à deux reprises, avant de signer en 1986 avec les disques Vogue.
Tous ont été classés pendant plusieurs semaines au Top 50.
Les héritiers du hors-système
Gravitant autour de Boucherie Productions ou de Bérurier Noir, d’autres musiciens ont connu un important succès à la fin des années 1980. C’est le cas des Négresses Vertes dans un style festif et gouailleur.
C’est également le cas de la Mano Negra, réunie autour de Manu Chao qui proposait un rock aux relents hispanisants et arabisants ou de Ludwig Von 88 avec ses morceaux mêlant humour potache et énergie punk.
J’ai surtout croisé Bruno des Ludwig quand il faisait partie de la bande à Viscose, une tribu de punks majoritairement féminines qui hantaient les fêtes privées du centre de Paris dans les années 1980.
Ceux qui donnent la pêche
L’atmosphère était bien plus détendue qu’aujourd’hui et tout était matière à s’amuser et à boire. Témoins de cette délicieuse légèreté, me viennent en tête trois groupes : l’Affaire Louis Trio avec des morceaux joyeux et communicatifs, la Fiancée du Pirate avec son rock acidulé et rafraichissant et Bill Baxter, et ses chansons amusantes et récréatives.
Bill Baxter avait même monté une comédie musicale dont l’ancienne animatrice de radio Supernana -excellente cliente des 120 Nuits- s’occupait de la partie communication.
Tous ont été classés pendant plusieurs semaines au Top 50 et leurs clips sont fréquemment passés à la télévision, notamment sur l’éphémère TV6.
La filière des Bains-Douches
Avant qu’ils ne soient rachetés pendant l’été 1984 par Hubert Boukobza, les Bains-Douches étaient un haut lieu de la diffusion de la musique new wave à Paris. Coluche, qui détenait des parts de la société qui exploitait le lieu, y venait tous les soirs avec sa bande d’amis acteurs, producteurs, réalisateurs, ce qui permettait de favoriser les rencontres entre les clients artistes et les décideurs du monde de la musique, du cinéma et du théâtre.
C’est là que j’ai rencontré Jacno, avec qui j’ai dîné quelques fois. Dans les années 1980, il a enregistré plusieurs titres avec Elli (que je ne connais pas personnellement), son ancienne complice des Stinky Toys, son premier groupe.
J’y ai vu également de nombreuses fois Tristam, l’ancien chanteur des Guilty Razors devenu peintre mais qui a en parallèle enregistré le titre mémorable « Bonne humeur ce matin ».
C’est aussi aux Bains-Douches que j’ai fait la connaissance de Graziella de Michele, à l’époque infirmière à Lyon puis à Meaux, qui venait le week-end.
Les potes
Je ne peux pas évoquer la musique des années 1980 sans parler de mes potes.
J’ai rencontré les Civils aux Bains-Douches et au Bleu Nuit, un minuscule bar de la rue des Vertus aujourd’hui disparu. C’était l’un des groupes produits par Alexis Quinlin qui s’occupait également de Taxi Girl. Nous avons fait de nombreuses beuveries ensemble et c’est grâce à eux que j’ai fait la connaissance de Jessica Forde, délicieuse actrice repérée par Eric Rohmer, devenue plus tard photographe et qui a réalisé une exposition sur moi, à travers mes différentes vies parallèles, intitulée Mr C. 👉
C’est Patrice Gruszkowski, avec qui j’ai organisé les soirée Hommage à Debussy qui m’a présenté les musiciens d’Animo avant qu’ils ne rencontrent le succès. C’était une bande de joyeux fêtards avec qui nous avons fait les 400 coups, loin des « gens stricts » de leur tube du Top 50.
Mon ami Emmanuel Karsen est décédé il y a quelques semaines. Il formait avec la sublime Nora Starblack le noyau dur des Heroics, un groupe décoiffant qui se produisait souvent au Gibus et qui est passé quelques fois à la télévision.
Les révoltés
Fidèlement suivie par un public majoritairement skinhead, La Souris Déglinguée incarnait une jeunesse en révolte contre à peu près tout, y compris le pouvoir de l’époque censé être socialiste. Son chanteur Taï Luc qui clamait néanmoins son apolitisme a travaillé ensuite à l’Inalco puis comme bouquiniste sur les quais. Il est mort d’un malaise lors d’une simulation de l’enlèvement provisoire de ses boites de livres -auquel il était fermement opposé-, en vue des Jeux Olympiques. D’une certaine façon, c’est cette décision de la maire socialiste de Paris qui l’a tué. Mais il n’est pas mort pour rien : suite à son décès, les bouquinistes ont eu le droit de garder leur place pendant toute la durée des Jeux Olympiques.
Un autre groupe était, au moins à Paris, très proche des milieux skinheads, il s’agissait d’Oberkampf. Je connaissais Patrick, son premier guitariste qui a préféré, par la suite, devenir musicien de studio, notamment pour le groupe Gold, et directeur artistique de la Locomotive, avant de produire de la musique techno. Il vit maintenant à Ibiza.
Suivi plutôt par l’extrême gauche, Parabellum, produit par Boucherie Productions, enflammait également les concerts, avec des velléités révolutionnaires et anarchistes d’une constance appréciable.
Les new wave
Avec un style rappelant un peu celui des Cramps, Ici Paris a fait les belles heures du Rose Bonbon. Bâti autour du guitariste Hervé Flament, le groupe a connu beaucoup de changements de musiciens. La délicieuse chanteuse du début, Marie, a ensuite été remplacée par la divine comédienne d’origine iranienne Anicée Alvina (qui jouait à la télévision dans le feuilleton « Les 400 coups de Virginie » et qui a tourné également des rôles plus sulfureux dans des films d’Alain Robbe-Grillet), décédée d’un cancer en 2006. Le groupe continue de faire de temps en temps quelques concerts, avec la fille d’Anicée Alvina au chant. Je connaissais bien Le Baron qui jouait dans le groupe à ses débuts. Il a ensuite fait carrière en Californie puis au Japon. Ici Paris a été classé au Top 50 à la fin des années 1980.
Les Fils de Joie, constituaient le groupe fétiche de la discothèque La Piscine, ouverte en 1984 rue de Tilsit et concurrente directe des 120 Nuits. On y entendait leur morceau « La Tour Eiffel » au moins trois fois par nuit.
Les Désaxés, quant à eux, avec leurs sonorités pop-rock ont fait les beaux jours du Gibus et du Rose Bonbon. Pierre Mikaïloff, le guitariste, que j’ai toujours plaisir à retrouver, est devenu journaliste et écrivain.
Les zarbis
Gravitant autour de la mouvance des Bains-Douches, Claudia Philips, ancienne mannequin, a été plusieurs fois classée au Top 50 avec des titres singuliers.
Mes amis Natan et Dédé ont fondé un duo surprenant, Comix, dont le titre-phare a été redécouvert récemment pour servir de semple dans des morceaux technos.
Performance a essayé de constituer l’équivalent du groupe Visage à française. Le résultat est assez étrange mais digne d’intérêt. C’est toute une époque...
Les autres
Evidemment, on ne peut pas parler de tout le monde. Je n’ai pas évoqué des artistes qui ont pourtant connu une certaine gloire dans les années 1980 et qui, dans certains cas, continuent de faire des concerts. C’est ainsi que je n’ai pas sélectionné Lio, Indochine, Trust, Marquis de Sade, les Avions, Burial Party, Princesse Erika, Lizzy Mercier-Descloux, Jérôme Braque, Jérôme Pijon, Bob Farel, Niagara, Kas Product...
Je vous propose néanmoins encore quatre artistes parce que je les aime bien: Agathe et le groupe Regrets, Carte de séjour, les Calamités et Blessed Virgin